Amy Winehouse

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Amy Winehouse

Pour Zahava Seewald, directrice du Musée Juif de Belgique

et Abigail Morris, Chief executive of the Jewish Museum of London

 

Elle naît le 14 septembre 1983. Elle meurt le 23 juillet 2011, à l’âge de 27 ans.

Elle naît dans une famille juive peu pratiquante. Certes, le vendredi soir il y a le repas du shabbat chez son père ; certes son frère, Alex, fera sa bar-mitsva à l’âge de 13 ans. Mais on ne peut pas dire que le judaïsme soit fort accentué dans la famille. 

Amy Winehouse elle-même, jeune encore, ne voudra plus suivre les cours de langue hébraïque. Et à l’âge de 23 ans, quand elle rencontre Blake, elle lui propose de se marier selon le rite juif, mais lui, qui n’est pas juif, refuse. Et elle accepte de se marier malgré tout. Ce sans la présence de leurs parents.

Son père est chauffeur de taxi, sa mère est pharmacienne. Très vite, Mitchell tombe amoureux d’une autre femme, Jane, engage une relation parallèle avec cette femme, et il quitte Janis, lorsque Amy a 8ans et qu’Alex a 13 ans (après sa bar-mitsva).

La musique est valorisée des deux côtés de la famille. Du côté de la mère, les hommes sont musiciens de jazz, et du côté du père, Mitchell fredonne à longueur de journée des chansons. Souvent, il commence la chanson, et Amy l’achève, connaissant la suite par cœur.

Comment cela se passe-t-il à l’école ? — très mal. Elle ne s’intéresse qu’à une chose : la musique, le jazz, le chant, la scène. Dès qu’on sort de ce domaine-là, elle n’écoute plus les professeurs, n’étudie pas, etc. Bref, sa scolarité se déroule très mal. Comme le dit son père : « L’enseignement traditionnel n’est pas fait pour elle. »

La Sylvia Young Theatre School

À 12 ans, elle veut fréquenter une école d’art dramatique, la Sylvia Young Theatre School. Ses parents ne sont pas d’accord, mais elle va de son propre chef postuler dans cette école, sans le leur dire. Quand elle décidée, elle s’appuie sur sa propre volonté, sans l’autorisation de l’Autre. A 12 ans, lors de son inscription, elle rédige un texte autobiographique d’une page, où elle met l’accent sur la chanson, sur la voix, sur la scène. 

Je vous lis cette page autobiographique :

« Toute ma vie, j’ai parlé fort et on m’a toujours dit de me taire. La seule raison, c’est que dans ma famille, il faut parler très fort pour se faire entendre.

Ma famille ? Oui, parlons-en. Du côté de maman, ça va. Du côté de mon papa, ils sont fous de chansons, de danses et de tous ces trucs-là. On m’a dit que j’avais la chance de posséder une jolie voix, et c’est sûrement à cause de papa. Mais, à la différence de lui et de ses ancêtres, je veux faire quelque chose de ce talent que j’ai reçu. Papa est très content de chanter fort dans son bureau et de vendre des fenêtres.

Maman, elle, est pharmacienne. Elle est calme et réservée. 

Mon parcours scolaire et mes bulletins de note sont pleins de « peut mieux faire » et « ne travaille pas au maximum de ses capacités ».

Je veux aller dans un endroit où on me poussera jusqu’à mes limites, et peut-être plus loin. Chanter en cours sans qu’on me demande de me taire (à condition qu’il y ait des cours de chant).

Mais surtout, je rêve d’être très connue. De travailler sur scène. C’est mon ambition pour la vie. J’ai envie que les gens entendent ma voix et oublient leurs problèmes pendant cinq minutes. Je veux qu’on se souvienne de moi comme actrice, chanteuse, quelqu’un qui remplit des salles de concert et les salles de spectacles de West end et de Broadway. »

Telle est la décision ferme d’Amy Winehouse, à l’âge de 12 ans.

Elle restera dans cette école, la Sylvia Young Theatre School, pendant trois ans. Mais, à côté des arts de la scène, à côté de la danse et du chant, il faut aussi suivre un enseignement plus traditionnel, et Amy considère que cet enseignement est « ennuyeux », n’anime pas son désir.

On voit déjà là qu’elle n’accepte un enseignement, ou une transmission de savoir, que pour autant que ce savoir ou cet enseignement soit lié à son objet pulsionnel, la voix. Un savoir qui n’est pas lié à la voix est rejeté comme « ennuyeux ». Cela indique ici le peu de marge de manœuvre de ce qui est à l’extérieur de son objet voix. Son propre champ d’action est limité par son objet pulsionnel auquel elle est elle-même rivée, et l’intervention de l’Autre — de ses parents, de ses professeurs et, plus tard, des médecins — est aussi limitée par cette marge de manœuvre étroite que lui permet son circuit pulsionnel.

Drogue, sexe, alcool, décrochage

Vers ses 14-15 ans, les choses se corsent. Elle commence à boire de l’alcool, à fumer des joints, à brosser les cours, à ramener des petits copains à la maison, à dormir jusqu’à midi, etc. Ses parents l’envoient chez des psychiatres qui lui prescrivent des médicaments.

Amy, rétrospectivement, cernera ce moment si important de la séparation de ses parents : « J’étais souriante, bien disposée, timide, jusqu’à 9 ans. A la séparation de mes parents, j’ai pu m’habiller trash, dire des gros mots, me maquiller, me faire  tatouer, me faire mettre des piercings, sécher les cours, ramener un mec à la maison … Trop cool ! Ma mère me retrouvait vautrée avec mon mec. »

Certes, ses parents lui font consulter des psychiatres, lui font prendre des antidépresseurs. Mais la légalité biologique ne peut réguler ce qui doit provenir d’une causalité psychique, d’une décision subjective : « On m’a mise sous Seroxat. Ça me rendait foutraque. Soupe-au-lait. Je ne connaissais pas la dépression. »

A défaut de point d’arrêt, le pulsionnel déborde alors de tout côté : alcool, drogue, sexe, décrochage scolaire.

Ce point d’arrêt, cette limitation de jouissance, elle ne la trouve pas chez sa mère : « — Maman, tu es si douce avec moi, trop laxiste. Tu me passes tout. Faut être plus dure, plus sévère avec moi. » Sa mère confesse : « Je n’avais pas la force pour lui dire Stop ! » C’est dire qu’Amy ne trouvera pas auprès de sa mère un arrêt à ce qui la déborde, débordement qu’elle ne peut pour le moment réguler par elle-même. 

Où va-t-elle donc trouver le point d’appui pour réguler ce qui l’envahit ? Elle le constate par elle-même : pas chez sa mère, mais pas davantage chez son père : « Ma mère nous élevait seule. Car même quand mon père était là, il n’était jamais là. Il a raté les choses importantes [de ma vie]. Pas seulement l’école, mais le soir, quand on allait se coucher. Il n’était pas là pour me dire : ‘Obéis à ta mère !’ »

Dans le même mouvement, elle repère que ce qui pourra peut-être lui servir de point d’appui subjectif, de point d’arrêt au flux pulsionnel qui l’envahit, se trouve du côté de son invention esthétique, du côté de la musique, de la chanson, du jazz.

Son père, Mitchell souligne que lorsqu’Amy chante, elle emprunte les vêtements de sa grand mère : « Elle avait une façon de les porter qui les rendait plus modernes, comme en nouant les chemisiers sur son ventre, par exemple. Elle s’est mise aussi à se maquiller un peu, mais jamais de façon excessive. (…) Mais si ma mère l’autorisait à s’amuser avec ses vêtements et son maquillage, elle détestait ses piercings. Plus tard, quand elle a commencé à avoir des tatouages, ma mère lui a fait la leçon. Le tatouage d’Amy portant le nom de « Cynthia » est apparu après le décès de ma mère. »

Manifestement, cette grand-mère paternelle, Cynthia, joue un rôle important, car quand elle dit quelque chose, quand elle se fâche, quand elle lui donne un conseil, Amy l’écoute, Amy lui obéit.

Sa grand-mère avait bien perçu qu’Amy Winehouse aimait chanter, et la conduit elle-même alors aux auditions, là où les parents n’y pensaient pas.

Après être passée pendant trois ans à la Sylvia Young Theatre School, ses parents veulent l’inscrire dans une école « normale », une école « comme il faut », une école où les élèves portent des « uniformes marrons impeccables ». Il va de soi qu’Amy refuse. Son père : « Elle en avait assez de l’école et nous serinait pour intégrer un établissement spécialisé dans les arts du spectacle. Une fois qu’Amy avait décidé quelque chose, c’était fichu, impossible de la faire changer d’avis. » Elle rentre alors à la Brit School pour étudier la comédie musicale.

Résumons. Quelle est la configuration sociale, quel est l’Autre auquel elle a affaire ? Je constate que son objet, c’est l’objet voix. Elle noue cet objet à la jouissance de son père qui aimait chanter. Elle est inscrit son objet pulsionnel, la voix, dans son Autre familial, disons.

Mais Amy Winehouse est-elle si libre ? Certes, on la voit volontaire, décidée, mais ne peut-on dire qu’on assiste plutôt à quelque chose d’inverse ? Ne peut-on poser que c’est l’objet voix qui décide pour elle, que c’est la jouissance pulsionnelle de la voix qui commande. Et elle, elle est plutôt soumise à cette voix.

Comment faire avec ce pulsionnel dans le corps, ce pulsionnel qui est plus fort qu’elle et qui la force à faire craquer le carcan scolaire, à faire voler en éclats les règles sociales ? Comment réguler le pulsionnel qui l’emporte, et qui lui procure cependant une satisfaction extrême ?

Les bonnes rencontres

À ce moment-là, elle fait plusieurs bonnes rencontres. La première bonne rencontre, on l’a déjà dit, c’est Sylvia Young, puis peu après ce sera Bill Ashton qui lui fera passer une première audition, et après ce sera Tyler James qui lui fera rencontrer Nicky Shymansky, qui travaille pour une maison de disques. Et ces premières bonnes rencontres lui permettent alors de signer un premier contrat. 

Bref, très vite, son réseau social, son réseau professionnel, son réseau symbolique, tourne, s’élabore, s’étoffe autour de son objet voix.

Elle a 17 ans, et fait une rencontre amoureuse avec Chris Taylor. Son père écrit : « Dès que Chris et Amy ont commencé à se fréquenter, ils sont devenus inséparables, et Amy a changé ; elle débordait d’enthousiasme et était de toute évidence très heureuse. Mais on voyait immédiatement qui portait la culotte : elle. C’est sans doute pour cela que ça n’a pas marché entre eux. »

C’est « avec » cette relation — qui n’a duré que quelques mois — qu’elle va composer les chansons de son premier album, Frank. Frank, en référence au chanteur préféré de son père : Frank Sinatra. Et la majorité de ces chansons parlent de sa propre vie amoureuse, de l’échec de cette vie amoureuse, et de l’infidélité de son père. C’est un album éminemment intime.

En 2002, à l’âge de 19 ans, ce premier album, Frank se vendra au fil du temps à 300 000 exemplaires. Elle recevra 250 000 livres. Aussitôt, elle veut quitter la maison de sa mère, et prendre un appartement avec une amie d’enfance, Juliette Ashby.

Le producteur, Salaam Rémi, la fait enregistrer à Miami. C’est un homme assez important dans sa vie, puisque lorsqu’Amy rompra avec Blake, c’est chez Salaam Rémi qu’elle retournera pour écrire ses chansons. Il a un effet tout à fait apaisant sur elle. Chez lui elle écrit, elle ne boit pas. C’est donc aussi une bonne rencontre.

Quelles sont les chansons de son album Frank qui peuvent nous intéresser ? Fondamentalement, il y en a deux : une qui met l’accent sur le côté fade, faible, falot, de son partenaire, qui n’est pas assez homme, qui n’est pas assez viril, qui n’ose pas la prendre sexuellement. Et l’autre, une chanson sur son père, sur l’infidélité de son père, où elle se pose la question de savoir c’est quoi ces hommes ?

Celle sur son partenaire, s’intitule :  « Stronger than me ». 

Celle sur son père, s’intitule : « What is about men ». 

:::: Stronger than me 

Le mot important, de cette chanson « Stronger than me », est strong. Son partenaire n’est pas assez fort, sa mère n’est pas assez forte, son père est absent. Il me semble là qu’elle essaie déjà de situer les coordonnées de son partenaire sur qui elle pourrait s’appuyer. 

Que pouvons-nous dire déjà maintenant ? Eh bien, qu’Amy Winehouse est en train de construire son sinthome, de construire ce qui va la soutenir en tant que sujet : sa jouissance liée à l’objet voix se trouve maintenant appareillée : elle écrit ses chansons, ses chansons sont éditées, son album se vend, elle se produit sur scène, bref, sa jouissance vocale passe dans l’Autre social. Elle transforme sa jouissance vocale en vie professionnelle. Elle signe un contrat, elle gagne de l’argent. Posons que sa trouvaille esthétique, que son invention sinthomatique est déjà bien construite à l’âge de 20 ans. Ce bien avant la rencontre de Blake. 

Elle commence à gagner de l’argent. Or elle dépense son argent très rapidement, et elle demande alors à ses parents de le gérer. Sur chaque chèque, elle veut qu’il y ait comme seconde signature, celle d’un de ses parents ou du comptable. C’est elle-même qui le demande : elle fait appel ainsi à l’Autre pour limiter ses dépenses. Elle se construit une hétéro-limitation. Et ses parents acceptent de se mettre là, à la place qu’elle leur indique.

Son père cerne très bien cette hétéro-limitation : « Même si elle est signataire du compte en banque de sa société, elle voulait mettre en place un système qui l’empêche de dépenser trop d’un coup : chaque chèque qu’elle établissait devait donc être signé par au moins deux signataires du compte, c’est-à-dire Amy, Janis, notre comptable ou moi. Cela mettait un frein à sa générosité démesurée. »

Amy aime chanter devant un public intime, un pub par exemple, pas dans un stade devant une masse de gens. On apprendra qu’elle cherchera toujours à être soutenue par un regard. En outre, avant de monter sur scène, elle a le trac, et elle traite ce trac en buvant, souvent trop.

Après avoir fait la promotion de son album Frank, elle n’a plus trop envie de chanter ses chansons. Pourquoi ne veut-elle plus les chanter ? Réponse d’Amy à son père : « C’est avant, papa. Ça ne correspond plus à ce que je suis maintenant. J’ai écrit ça à l’époque de Chris, et j’ai tourné la page. » Son père conclut très justement : « Les chansons d’Amy trouvaient leur origine dans sa propre histoire, et Chris c’est du passé. Comme il ne fait plus partie de sa vie, ces chansons étaient devenues obsolètes. » Son père lui demande si elle peut chanter des chansons d’autres compositeurs : « Bien sûr, papa. Mais ça ne me dit rien. Toutes mes chansons sont autobiographiques. Il faut qu’elles aient un sens pour moi. »

C’est dire la dimension réelle de ses chansons, de traitement du ratage amoureux. Ses chansons encapsulent le ratage. Et sitôt la rupture consommée, sitôt le ratage de la relation traité par ses chansons, les deux tombent en même temps, et l’homme et la chanson. Elle ne le voit plus, elle ne la chante plus.

Il nous faudra nous souvenir de cela quand elle rompra avec Blake, et qu’elle ne voudra plus chanter les chansons qui lui rappellent la relation désastreuse avec Blake.

Il y a cependant deux soucis, l’un dans sa vie domestique, l’autre dans sa vie amoureuse. 

Dans sa vie domestique : elle boit énormément, fume du cannabis, délaisse son appartement dans un piteux état, crasseux, sale, puant. Pour le moment, elle est addicted à l’alcool et à la drogue douce.

Dans sa vie amoureuse, que dit-elle de l’homme qu’elle a quitté ? — qu’il n’est pas suffisamment « fort », pas suffisamment « viril ».

Ces deux éléments, l’insupportable ratage amoureux et l’excessive consommation d’alcool, vont en fait l’accompagner toute sa vie.

Pendant deux ans, elle ne parvient pas à écrire une seule chanson. Pas inspirée, pas « motivée », dit-elle.

Il lui faudra traverser l’épreuve du gouffre, la ravage amoureux, pour écrire son second album, Back to Black, où tout tourne autour de la vie d’enfer que lui aura fait subir ce partenaire passionnément aimé, Blake. Et malgré tout ce qu’il lui aura fait subir, les tromperies à répétition, la descente dans les drogues dures, les coups, elle lui passera toutes ces frasques, et continuera à l’aimer, absolument, inconditionnellement.

Vers Back to Black

Après la promotion de son album Frank, elle n’écrit plus rien. Elle joue au billard, boit, fume. Son producteur lui tire les oreilles, son père l’engueule quand elle boit, ses amis veulent l’envoyer en cure de désintoxication.

Puis, un soir, début 2005, elle entre au Trash night club, et fait là une très mauvaise rencontre : Blake, qui va la faire plonger dans l’enfer de la passion. Il adorait les meufs, faire la fête, boire, se droguer, baiser.

Qu’est-ce qui fait qu’elle est tombée amoureuse d’un type pareil ? On se pose la question, bien évidemment. Il doit y avoir quelque chose chez Blake qui a convenu aux conditions d’amour et de jouissance d’Amy. 

Pour le moment, ils sont chacun en couple. A son père, elle avoue : « Tu sais, papa, j’ai vraiment envie d’être avec lui. Mais je ne peux pas, tant qu’il sort avec son ex. C’est ma faute, hein, papa ? Je choisis toujours le mauvais garçon (the wrong boy). » D’emblée, elle sait que c’est « the wrong boy » !

Puis, ils rompent avec leur partenaire respectif. Très vite, elle en tombe follement amoureuse, se fait tatouer son nom sur son sein gauche, ne le quitte plus, partage son addiction aux drogues dures, perd dix kilos en quelques mois. Son père constate : « Il est devenu son centre de gravité. » 

Amy : « J’étais amoureuse, j’aurais donné ma vie pour lui. On était amoureux et ensemble. C’était une vraie drogue. »

Mais voilà en août 2005, Blake rompt la relation, retourne auprès de son ancienne amie — et Amy s’effondre.

Nick Shymansky : « Ça a mal tourné. Blake est retourné chez sa meuf. Alors, pour se venger, elle a couché avec son pote. »

Amy : « Il fallait enfoncer le clou. Quand il l’apprendrait, il ne me parlerait plus jamais. Il le fallait : l’un des deux devait achever l’autre ! On se détruisait tout le temps (repeatedly). Après, je suis devenue dingue, hors contrôle, folle. Tout me renvoyait à lui, le frigo, le sang sur le mur : c’était lui. »

En novembre 2005, elle confie à ses amie qu’elle est perdue. Nick lui propose une cure de désintoxication, a rehab, qu’elle accepte dans un premier temps. Mais elle refuse de prendre elle-même la décision, et s’en remet à la décision de son père. 

Quelle décision va prendre son père : la soutenir à suivre une cure de désintoxication ou la laisser errer ? Poser un point d’arrêt à ce flux pulsionnel qui la déborde ou la laisser glisser dans une errance mortifère ? Réponse de son père Mitch Winehouse : « J’ai dit aux managers : elle n’a pas besoin d’une cure de désintoxication, d’une rehab, elle va bien (she’s fine). » Amy accepte la décision du père : « Il a dit : T’en as pas besoin. J’ai dit : Je leur parle et je pars. C’est ce que j’ai fait. » Je pense qu’il ne mesurait pas le degré de gravité de son addiction. D’autre part, il croyait qu’elle allait s’en sortir toute seule. En tout cas, cette parole du père va devenir l’amorce de son futur tube : « Rehab ».

:::: Ecouter « Rehab »

Son contrat avec l’ancienne maison de disque prend fin, elle change de producteur, change de tourneur, et en mars 2006 reprend ses carnets, commence à écrire ses chansons, avec Mark Ronson, avec Salaam Rémi. La première chanson qu’elle écrit est : « Tears dry on their own », très belle chanson qui dit quasi son détachement d’avec Blake, et elle finit l’album en cinq mois ! En octobre 2006, l’album sort. Et connaît assez vite un vif succès planétaire. 

:::: Ecouter  « Tears Dry On Their Own »

Toutes ses chansons, à l’exception de « Rehab », tourne autour de la relation avec Blake. 

« J’écris parce que je suis tordue. Je pose ça sur papier, et je me sens mieux. Je fais du bien avec du mal. » 

Mars 2006, séance d’enregistrement, à New York, avec Mark Ronson. Amy constate : « Ma première chanson sur Blake [« Tears dry on their own »] en a déclenché plein d’autres. J’étais inspirée. Tous ces sentiments, ces mots qui flottaient en moi. Ecrire, c’est se rappeler : le temps qu’il faisait, l’odeur de son cou… il faut retenir tout ça [You have to remember all of it]. » Mark Ronson confirme : « Elle me racontait son histoire avec Blake. Cette relation orageuse et extrême. Et elle a écrit « Back to Black », paroles et musiques en deux ou trois heures. » « C’était un instant de grâce. J’ai cueilli l’instant magique, le moment où elle était prête à se lancer. 

Mais tandis qu’elle enregistre cette magnifique chanson, elle apprend que sa grand-mère paternelle, Cynthia, est atteinte d’un cancer du poumon. Elle mourra le 5 mai 2006. 

De sa grand-mère, Amy dira : « Ma grand mère c’est la femme la plus forte que je connaisse. Tout ce que j’ai, je le lui dois. Toute ma force vient d’elle. » 

Sa mère, Janis Winehouse, dira de sa belle-mère : « Cynthia s’est occupée d’Amy. C’était la mère que je n’ai pas eue. Ma propre mère n’était pas très maternelle avec moi. [Par contre,] Amy et Cynthia étaient très proches. » 

Son amie d’enfance, Juliette Ashby, sait :« Cynthia était une forte personne qui parlait sans détour à Amy. Ce décès fut terrible pour elle. Ça l’a tuée intérieurement. » 

Au fil des mois, juillet, août 2006, elle replonge dans l’alcool, aligne plusieurs Whiskies, mange à l’excès, se fait vomir. 

De cet album, j’extrais une chanson qui me semble éclairer plusieurs points fondamentaux de sa subjectivité féminine, et répondre au trou du non rapport sexuel. 

Malgré les chansons d’amour, malgré les rituels religieux, malgré le droit civil qui dit ou interdit ce que chaque sexe peut faire avec l’autre, chacun en fait invente fantasmatiquement un scénario qui met en forme son rapport à l’autre sexe, mise en forme qui lui procure satisfaction. Cette mise en forme, cette invention répond à un trou, le trou du non rapport sexuel. Et dans cette chanson « Some unholy war », elle dit à la fois la place de femme aimée qu’elle veut occuper, et à quoi correspond l’homme aimé.  

::: Ecouter « Some unholy war ».

https://www.youtube.com/watch?v=T7DrSQWtpHQ

Ce qui m’intéresse, c’est sa place dans le couple, et la place où elle met son partenaire. Ici, nous en sommes à une nouvelle scansion importante de son invention sinthomatique : elle met en place les conditions d’amour qui répondent au non rapport sexuel.

Quels ont été les mots d’amour qu’ils se sont échangés, au point que c’est avec lui qu’elle a voulu se marier ? Eh bien, nous ne le savons pas trop. 

Nous pouvons extraire les « fragments de leur discours amoureux » à partir des témoignages de ses parents, de ses amis, des documentaires aussi.

Ce que nous pouvons extraire du livre de son père, c’est-à-dire de ce qu’elle a osé lui dire, c’est qu’elle voulait vivre avec lui, finir sa vie avec lui, le sauver de ses blessures, faire sur elle-même ce qu’il avait fait sur lui, subir ce qu’il avait subi. Et aussi, et là sans limites aucunes : Boire, fumer, baiser, se disputer, se frapper aussi… Il prend des drogues dures ? Elle en prendra aussi… On connaît la suite : Elle fume, elle boit, elle coule.…

Son père s’inquiète du comportement destructeur de sa fille. Il est offusqué par la manière dont ce garçon maltraite sa fille. Il la sermonne, fait le coup de poings avec les dealers, engueule Blake. Mais rien n’y fait.

Il rencontre assez vite ses limites, éprouve son impuissance, se sent complètement dépassé. Dans ses moments de détresse, il va au cimetière juif de Rainham, se recueille sur la tombe de son père, de ses grands parents, de son oncle, y trouve un certain réconfort.

Elle enchaîne concert sur concert. Certains sont magnifiques, d’autres catastrophiques. Pourtant, son père sait que c’est là qu’elle trouve ce qui la soutient. Il sait que c’est sur scène qu’elle existe vraiment. « Voir son expression pendant qu’elle chantait, et le ravissement du public dans la salle valent toutes les récompenses. Quand je l’ai regardée sue la scène ce soir-là, j’ai revu ma petite fille, habitée par la musique. »

Mais Blake détruit tout ce que son père soutient de son invention sinthomatique, l’écriture, la chanson, la scène. Blake la fait plonger dans la drogue, l’empêche de faire des concerts.

Les cures de désintoxication ? Blake ne veut en aucune façon lâcher son addiction aux drogues dures. Il est toxico. Elle, le suivant, ne lâchera non plus.

Heureusement, Blake est violent, frappe un propriétaire d’un bar, est condamné, le soudoie afin qu’il retire sa plainte, fait ainsi entrave à la justice, et vole en prison pour deux ans. Entendant sa condamnation, Amy dit à Blake : « Ne t’inquiète pas pour moi, je t’aime! »

On pourrait se dire : Ouf ! Mais non, il n’y aura pas de relâche. Depuis la prison, il lui téléphone constamment, la harcèle plusieurs fois par chaque jour, des heures durant. 

En fait, depuis cette mauvaise rencontre, et jusqu’à un certain événement, elle ne cessera de consommer de la drogue. 

L’événement qui l’arrêtera, c’est la rencontre d’une femme qui tient un enfant dans ses bras. « On est allés au pub tout à l’heure, les gars et moi, il y avait un bébé et je l’ai pris dans mes bras. Il tait adorable, et ça m’a donné envie… » « J’ai envie d’avoir un enfant, papa. » Immédiatement, son père saisit cette occasion : « Elle avait enfin trouvé une raison de décrocher. […] Cette conversation a vraiment marqué un tournant dans la vie d’Amy : le début de la fin de la drogue. »

Mais seule, elle n’y parvient pas. Son père lui propose un endroit pour suivre une cure de désintoxication. Mais elle rétorque qu’elle veut plutôt aller à « Holloway », une prison pour femmes ! Est-ce encore un effet de la réciprocité imaginaire induite par la relation avec Blake, ou est-ce le désir de sentir une emprise réelle sur son corps, qui l’empêcherait ainsi d’avoir accès à la drogue, à l’alcool, aux multiples et infinies communications téléphoniques avec Blake, qui la font chaque fois vaciller dans ses décisions ? En tout cas, en mai 2008, elle décide de ne plus jamais prendre de drogue, et commence à prendre un produit de substitution, le Subutex. Certes, l’arrêt de drogue ne se fera pas d’un coup, mais elle en prendra de moins en moins. Par contre, la prise d’alcool est toujours aussi fréquente. 

Survient à ce moment-là, une bonne nouvelle : Blake demande le divorce. 

Autre bonne nouvelle : ses menstruations reviennent. 

Je passe sur les séries de concerts, qui sont tantôt formidables, tantôt catastrophiques. Blake, malheureusement, n’est jamais très loin, et parvient, rien que par un coup de fil, à faire tout échouer. « Je sais papa, a reconnu Amy. Je sais  qu’il me manipule, mais j’aime bien ça d’une certaine façon. Mais il faut que ça s’arrête, c’est sûr. Elle a répété qu’ils avaient été heureux ensemble et qu’ils s’aimaient. […] Elle m’a répété qu’elle l’aimait et qu’elle ne s’imaginait vivre sans lui. »

Une autre bonne nouvelle : Un styliste lui propose de lancer une ligne de vêtements. Elle accepte.

C’est dire que là, de nouveaux investissements pulsionnels peuvent se faire autour de ces nouveaux objets : un enfant, des vêtements.

Son père, là encore, cerne très bien les choses : « Le projet de Fred Terry [une ligne de vêtements] constituait une bonne distraction. » 

Malheureusement, quand Blake parvient à la joindre par téléphone, elle boit a nouveau, se fait vomir, doit être hospitalisée. Quelquefois, elle anticipe ce moment d’effondrement subjectif, et se fait spontanément hospitaliser. 

Blake lui envoie aussi des messages par journaux interposés : « Je ferai n’importe quoi pour elle. Si elle veut divorcer, je ne m’y opposerai pas. Ce sera le jour le plus triste de ma vie. » Ce message dit la place de cause de son être où il la met : sans elle, il sombre dans la tristesse. Elle se met à cette place de sauver ce héros.

« Je l’aime, papa. Je l’aime malgré tout. […] Je suis plus forte maintenant, je vais mieux. Ce que je veux faire maintenant, c’est l’aider, lui. »

Fin 2008, elle ne prend plus du tout de drogue, veut retourner travailler en studio. Son père reprend espoir : « J’étais sûr qu’en unissant nos efforts, on y arriverait. »

Elle ne se drogue plus, et parvient à ne plus boire pendant quelques jours, voire pendant quelques semaines. 

Le père d’Amy intente un procès pour diffamation contre la mère de Blake. Pour arrêter ce procès, Blake demande le divorce sans dommages et intérêts.

Cette demande de divorce semble ne pas trop toucher Amy : « J’ai envie de rencontrer quelqu’un d’autre. J’ai envie de retomber amoureuse, de me remarier, et je veux avoir des enfants. Plein d’enfants. […] J’ai envie de chanter de nouveaux trucs. » Son père pointe que les morceaux de Black to Black la déprimaient trop.

Nous retrouvons ici la même configuration que lors du précédent album relatant la précédente relation amoureuse : quand l’homme tombe, les chansons qui encapsulaient le réel de la rencontre tombent aussi. Amy n’a plus envie de chanter les chansons de Back to black. Elle ne veut plus retourner sur scène.

Elle ne se drogue plus, boit moins, fréquente un club de gym, fait davantage attention à son corps, prend ainsi soin d’elle-même. 

Mais pendant ses sorties de prison, Blake parvient encore à la rencontrer, et même à coucher avec elle. Quand son père l’apprend, il se fâche, court chez elle, éjecte Blake —expulse ce funeste partenaire. Peu après l’altercation de son père avec Blake, Amy se calme et raconte la scène à un ami : « Ouais mon père a foutu Blake dehors, il lui a botté le cul…  Il a fait son dur, c’était trop bien ! » La colère physique de Mitchell opère une réjection du « wrong boy ». 

Elle se compare aux autres femmes, veut se faire des implants mammaires, et se fait faire une opération de chirurgie esthétique

Mais Blake lui manque, et quand elle a le cafard, constate son père désespéré, elle veut se remettre avec lui. 

Puis, elle encontre avec Reg Tracy. Je passe. 

Elle ne veut plus faire de tournées. Elle ne veut plus être sur scène et chanter d’anciennes chansons qui lui rappellent le réel de la rupture et l’infernal ravage amoureux. 

Fondamentalement, l’appareillage sinthomatique est juste. Ça la soutient de chanter, d’être sur scène, d’être aimée par son public.

Mais le contenu de ses chansons, spécialement les chansons qui ont trait à Blake, c’est-à-dire à son élaboration qui traite le non rapport sexuel, doit bouger. Elle ne peut plus prendre en charge cette mission de soldat qui aide son partenaire. Elle doit déplacer cette fonction érotomaniaque de femme d’exception : Seule moi je pourrai le sauver, il a besoin de moi.

La question est de savoir comment soutenir l’appareillage sinthomatique autour de la voix, de la scène, du public, tout en le séparant du contenu, et notamment, tout en le séparant du contenu des chansons portant sur Blake. Bref, il faudrait lui permettre de réélaborer une nouvelle réponse au non rapport sexuel et à son statut de femme d’exception.

Son père voir très bien cela, puisqu’il dit que toutes ces chansons font référence à Blake. Il faudrait donc attendre qu’elle écrive d’autres chansons, un nouvel album, avant de la pousser à reprendre les tournées de concerts. Le père sait cela. 

Ses demandes à l’égard de son père se réorientent : Elle lui demande de parler de sa grand-mère, Cynthia. On sait la présence ô combien précieuse de cette grand-mère qui était énergique, qui savait arrêter Amy.

Amy ne comptait pas se suicider.

Elle avait arrêté de se droguer. Elle buvait de moins en moins. Elle avait investi de nouveaux objets, les bébés, une ligne de vêtement, de nouveaux albums…Mais voilà, un soir, après avoir mangé avec sa mère, elle a replongé dans l’alcool. Ces quelques gouttes lui ont été fatales.

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