James Joyce ~ « — Hé, Stephanos ! — Voilà le Dédale ! »

James Joyce, circa 1922

James Joyce, Portrait de l’artiste en jeune homme, Chapitre IV

I.

La temporalité, les jours, les semaines, les mois, sont ponctués par des rites religieux, par des pratiques religieuses, par des exercices spirituels.

Et Stephen Dedalus prie. Pourquoi prie-t-il, pourquoi va-t-il à confesse ? — parce qu’il ne sait pas dans quelle mesure il a obtenu « la rémission du châtiment temporel ». Et craint au contraire que sa pénitence ne soit « guère plus efficace qu’une goutte de rosée au sein des flammes du purgatoire ».

« À chacun des sept jours de la semaine, il priait pour qu’un des sept dons du Saint-Esprit descendît sur son âme et en chassât, jour par jour, les sept péchés mortels qui l’avaient souillée dans le passé ; et pour chacun de ces dons il priait au jour prescrit espérant en toute confiance qu’il descendrait sur lui. »

On voit que le début du chapitre IV s’enchaîne à la thématique centrale du chapitre III, à savoir le péché, la culpabilité. Et la question est de savoir comment se laver du péché, comment se détacher de la faute ? Et pour ce, Stephen recourt aux multiples pratiques religieuses, la prière, la repentance, la confession, la mortification. Ce intensément.

Quand il entend les discours du prêtre sur les passions, sur l’amour, sur la haine, il concède qu’il n’a jamais éprouvé le sentiment amoureux ni le sentiment de haine. Et si, parfois, il a éprouvé de la colère, comme il le raconte dans le chapitre II, cette passion, ce péché, n’a jamais perduré très longtemps.

« De brèves colères s’étaient souvent emparées de lui, mais jamais il n’avait pu en faire une passion durable, et chaque fois il ait eu l’impression d’en sortir, comme si son corps même se fût dépouillé avec aisance de quelque peau ou de quelque écorce superficielle. »

Après la prière, il y a la mortification. Il se mortifie la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher.

Se mortifier la vue ? En marchant dans la rue, les yeux baissés. En ne regardant ni à gauche ni à droite. Mais surtout en évitant soigneusement de croiser — quoi ? le regard d’une femme qui est cause bien évidemment de la tentation de la chair.

Se mortifier l’odorat ? Oui, en respirant les mauvaises odeurs, les odeurs de fumier ou de goudron, voire les odeurs « de sa propre personne, parmi lesquelles il avait fait maintes comparaisons ou expériences curieuses ». Il se focalise surtout sur une odeur en particulier, une odeur qui lui répugne : « La seule odeur qui révoltât son odorat était une certaine puanteur croupie avec un relent de poisson, comme celle de l’urine stagnante. »

Se mortifier le plaisir gustatif ? Oui, en se privant les mets délicieux, en pratiquant le jeûne, etc.

Se mortifier le toucher ? En se mettant à genoux pendant toute la messe, en ne changeant pas de position pendant toute la nuit — bon, ça ne va pas jusqu’à la flagellation !

Bref, ce corps, ce corps qui vibre de jouissance, il s’agit de le mortifier, de l’assécher, de le dévitaliser.

Après la prière, après la mortification, vient une autre pratique religieuse : la confession : se confesser, avouer ses péchés, et surtout amender sa vie de pécheur.

Mais, dans le même mouvement, le doute commence à s’immiscer quant à l’efficacité de ces pratiques.

« Sa confession devint l’exutoire d’imperfections scrupuleuses et dont il ne se repentait pas. La réception effective de l’eucharistie n’amenait pas ces moments de dissolution de l’être et de l’abandon virginal, comme certaines communions spirituelles qu’il faisait parfois, à la fin de quelque visite au Saint-Sacrement. »

Et pourquoi le doute s’installe-t-il ? C’est que l’attrait de la chair est constant, ne s’élimine pas, malgré toutes ces pratiques religieuses.

« Il sentait de nouveau l’âme obsédée par les voix insistantes de la chair dont le murmure se levait pendant ses prières et ses méditations. Il éprouva une sensation intense de sa propre puissance, à l’idée qu’il pouvait, par un seul acte de consentement, par une seule pensée d’un seul instant, défaire tout ce qu’il avait fait. Il lui semblait sentir un flot qui s’avançait lentement vers ses pieds nus, et attendre la première, faible, timide, silencieuse petite vague qui viendrait effleurer sa peau enfiévrée. Puis, presque au moment de ce contact, presque au bord du coupable consentement, il se retrouvait debout loin du flot, sur la terre ferme, sauvé par un acte soudain de volonté ou par une prière jaculatoire. Et, lorsqu’il voyait la lisière argentée du flot, au loin, recommencer sa lente progression vers ses pieds, un nouveau frisson de puissance et de satisfaction de son âme à l’idée qu’il ne s’était pas rendu et n’avait pas tout défait. »

Bref, on constate le jeu du retour perpétuel de la pulsion, de l’attrait de la chair, et du combat volontaire, de la mortification de cette jouissance.

Certes, il éprouve une certaine satisfaction à exercer sa puissance contre cet appel de la chair, mais il finit quand même par conclure : pas sûr que ces pratiques soient si efficaces, pas sûr que son âme soit lavée de tout péché. « La certitude si claire de sa propre immunité se troubla et fut remplacée par la vague crainte que son âme fût réellement tombée à son insu. » A son insu ! Il y a là quelque chose qui travaille inconsciemment contre ses pratiques vertueuses.

Et quand il va à confesse, et qu’il mentionne quelques péchés, et se repent sincèrement, et reçoit l’absolution de son confesseur, voilà que le doute quant à l’opérativité de l’absolution s’installe. Est-il vraiment, absolument, radicalement, délivré du péché ?

« Il se sentait humilié et honteux à la pensée qu’il n’en serait jamais délivré totalement, si sainte que fût sa vie, si grandes que fussent les vertus et les perfections qu’il pouvait atteindre. Une sensation inquiète de culpabilité l’accompagnerait toujours : il se confesserait, se repentirait, obtiendrait l’absolution, il se confesserait et se repentirait à nouveau, obtiendrait une nouvelle absolution, — toujours en vain. » [Je souligne] Et il se pose alors la question : Ai-je bien amendé ma vie ?

La première section de ce chapitre IV se conclut là-dessus. C’est-à-dire qu’il a beau mettre en œuvre toutes ces pratiques religieuses : de prière, de mortification, de confession, d’amendement de sa vie, il n’en demeure pas moins que la vie pulsionnelle revient, qu’il éprouve à nouveau l’impuissance de ces actions, et le cortège de fautes, péchés et culpabilité. Bref, il se sait et se vit comme pécheur.

 

II.

La deuxième section porte sur la conversation, la question, l’interrogatoire du directeur du Collège de Clongowes. C’est une scène authentiquement vécue par James Joyce.

Cette requête du directeur du collège à l’endroit de Stephen court de la page 233 à la page 246. Bref, une dizaine de pages, qui se conclut, encore une fois, par un acte, par une décision de Stephen : Non, il ne va pas s’engager dans la prêtrise, dans la grisaille et l’ennui, et Oui, il choisit la vie, il choisir la couleur.

Cette conversation du directeur du collège avec l’adolescent Stephen commence d’ailleurs très mal. Ce collège est un collège de Jésuites qui appartient à la Société de Jésus. Et les groupes religieux, depuis l’aube des temps, se font bien évidemment la guerre. Et très vite ce directeur se met à dénigrer les Franciscains et les Dominicains. Notamment, il se moque de l’accoutrement vestimentaire des Dominicains, que les Belge appellent « les jupes », vêtement qui les rend ridicules, spécialement lorsqu’ils roulent à vélo. Et quand Stephen entend ce mot de « jupes », il tique. C’est un mot malsonnant pour désigner le vêtement de religieux, alors qu’il désigne plutôt une étoffe douce et délicate pour femmes, ou qu’évoque un parfum subtil et défendu. Mais surtout, pense Stephen, c’est une expression insincère de la bouche de ce directeur.

Les choses s’aggravent, lorsque ce directeur parle de littérature, faisant l’éloge de Lord Macaulay ou du Français catholique Louis Veuillot. Et là encore une fois, si on connaît le goût de Stephen pour la prose et la poésie, on ne peut s’étonner de voir Stephen tiquer une nouvelle fois.

Coup sur coup, donc, Stephen est déçu. Dans nos termes, on pourrait dire : chute du sujet supposé savoir. Mais dans les termes de Joyce, et je suis sensible à ces termes, pour évoquer ses sentiments il introduit toute une palette chromatique, qui nous fait sentir l’effondrement de ce sujet supposé savoir.

« L’imperceptible flamme que l’allusion du prêtre avait allumée sur la joue de Stephen s’était éteinte et ses yeux demeuraient tranquillement fixés sur le ciel décoloré. »

C’est sur fond de déception et de grisaille que Stephen entend la question fondamentale du directeur : « — Avez-vous jamais senti en vous une vocation ? Stephen desserra les lèvres pour répondre oui, mais soudain il retint ce mot. » Ou encore : « — Avez-vous jamais senti en vous, dans votre âme, le désir d’entrer dans notre ordre ? »

Et le directeur développe alors les significations, les implications de cet appel divin, les pouvoirs d’un prêtre de Dieu, le pouvoir des clés, de lier et de délier les péchés [ce qui est la grande question de Stephen, lui qui se sent profondément coupable, malgré les prières, pénitences, confessions, etc.], le pouvoir d’exorciser, le pouvoir de faire descendre le Dieu du Ciel sur l’autel pour revêtir la forme du pain et du vin, etc.

Et là, tout à coup, Stephen, le rouge aux joues, se remet à rêver, et se rappelle des scènes où, jeune adolescent, il se voyait justement dans la peau d’un prêtre, empruntant telle intonation de voix, faisant tel mouvement de balancement de l’encensoir, tel geste de bénédiction de la foule, à l’un ou l’autre prêtre qu’il avait vu ainsi faire. Emprunts imaginaires, identifications imaginaires, qui le soutenaient dans ses rêveries. Et ces scènes, ces images, lui reviennent à la mémoire, pendant que le directeur développe les implications de cet acquiescement à la vocation religieuse.

Mais sont-ce seulement des images pour lui ? Il semble que non. Il y a un passage où il passe de l’image religieuse au rite religieux, de l’imagination à l’action. Joyce écrit ceci : « Si jamais il s’était vu en qualité de célébrant, c’était comme sur les images du paroissien de son enfance, dans une église sans autres fidèles que l’ange du sacrifice, devant un autel nu où il était assisté par un acolyte à peine plus juvénile que lui-même. Seuls des actes vagues du sacrifice ou des sacrements semblant pousser sa volonté au-devant d’une rencontre avec le réel ; et c’était en partie l’absence d’un rite établi qui l’avait toujours maintenu dans l’inaction, soit qu’il laissât retomber dans le silence sa colère ou son orgueil, soit qu’il se résignât à subir une étreinte qu’il aspirait à donner lui-même. » [Je souligne.] Comme si ce qui allait mettre son corps en action, c’était de s’identifier à une image et de suivre le rite religieux. Sinon, c’est l’inaction.

Bref, il s’y voit déjà, blanchi, lavé de tout péché, innocent, pur, opérant les différent sacrements, disant la messe, etc.

Mais voilà, tout cela est encore une rêverie, et il y a à se décider, à s’engager, à acquiescer, à dire oui à l’appel de Dieu. Y a-t-il appel ? L’entend-il, ou pas ?

Le directeur s’adresse à Stephen : « Je te dirai ma messe demain matin, pour demander au Seigneur tout-puissant de vous révéler Sa sainte volonté. Et vous, Stephen, offrez une neuvaine [dévotion de neuf jours afin d’obtenir des grâces déterminées, sur fond de deuil, de soupir et d’espoir] à votre saint patron, le premier martyr, dont l’influence est si puissante auprès de Dieu, afin que Dieu éclaire votre esprit. Cependant, vous devez vous assurer, Stephen, que vous avez la vocation, car il serait terrible de vous apercevoir plus tard que vous n’en aviez point. Sacerdos in aeternum, rappelez-vous. »

Le voilà du pied du mur. Il n’y a plus à rêvasser dans l’imaginaire. Il y a à poser un acte. Se voit-il en révérend Stephen Dedalus S. J. ?

Et on revient alors à toutes les sensations du début, aux couleurs, aux odeurs, et c’est sur ces sensations-là que Stephen va s’appuyer pour poser l’acte.

D’abord, il lève les yeux vers le directeur. Et il voit sur ce visage « un reflet morne du jour englouti ». Le jour est englouti, il fait sombre. Ensuite, cette grisaille s’étend à l’ensemble du collège. « Une impression effaçait le recueillement troublé de son esprit : celle de ce masque morne, reflétant le jour englouti sur le seuil du collège. Alors l’ombre de la vie de collège passa gravement sur sa conscience. La vie qui l’attendait était grave, ordonnée, exempte de passion, dépourvue de soucis matériels. » Il voit cette ombre, il sent les odeurs des longs couloirs du collège, il entend le murmure discret du gaz allumé, etc.

Et aussitôt, il éprouve une série de phénomènes de corps : Inquiétudes dans toutes les parties de son être, accélération du pouls, dilatation des poumons, malaise à l’estomac.

Et là, « un instinct, plus fort que l’éducation ou la piété, s’animait en lui à chaque contact avec cette existence-là, un instinct subtil et hostile, qui l’armait contre tout acquiescement. Le froid et l’ordre de cette existence lui répugnaient. […] »

Progressivement, le Non s’annonce.

Il se pensait orgueilleux, il se pensait être à part. Or, il s’étonne maintenant plutôt « du vague de sa curiosité, de la distance qui séparait son âme de ce qu’il avait jusque-là imaginé comme son sanctuaire, de la faible emprise qu’exerçait sur lui tant d’années vécues dans l’ordre et l’obéissance, au moment précis où un acte précis et irrévocable de son chef menaçait de mettre fin […] à sa liberté. » Ce à quoi il tenait le plus enfant et adolescent, voilà que ça se vide de sa substance, que ça perd de son attrait, que ça tombe comme un fruit mort.

« La voix du directeur faisant valoir devant lui les orgueilleuses revendications de l’Église, le mystère et le pouvoir du sacerdoce, résonnait en vain dans sa mémoire. Son âme n’était plus là pour l’entendre et l’accueillir ; il savait maintenant que l’exhortation qu’il venait d’écouter s’était déjà transformée en un discours creux et formel. Jamais il ne balancerait l’encensoir devant le tabernacle en tant que prêtre. Sa destinée était d’éluder les ordres sociaux ou religieux. La sagesse de l’appel du prêtre ne le touchait pas au vif. Il était destiné à acquérir la sagesse des autres lui-même en errant parmi les embûches de ce monde. »

Passage fondamental. Il a posé l’acte : C’est non. Son âme s’est détachée de l’Église. Totalement. Son corps n’éprouve plus rien. Il va devoir affronter ce monde plein d’embûches sans l’appui du discours religieux, sans l’appui d’aucun discours établi, comme dit Lacan. Il va devoir créer sa propre solution sinthomatique et résoudre notamment cette question de la culpabilité qui le tenaille.

Et on peut dire qu’il accepte d’affronter son réel, il accepte d’affronter la déchéance de son père, d’affronter la piété de sa mère (qui aurait voulu qu’il entrât dans les ordres), d’affronter la misère familiale, d’affronter enfin sa jouissance sexuelle qui n’est pas bornée, disons, comme chez les autres

C’est vous dire ici la magnifique description de son acte éthique, affronter son réel, qu’il ne recouvre plus par le discours religieux.

La conversation avec le directeur s’achève là-dessus, il rentre chez lui, et aussitôt, il décrit son quotidien.

« Il sourit en pensant que c’était ce désordre, l’anarchie et la confusion régnant dans la maison paternelle, et la stagnation de la vie végétale, qui allaient emporter la victoire dans son âme. »

Ou encore un peu plus loin : « Il poussa la porte d’entrée dépourvue de loquet et gagna, par le couloir nu, la cuisine. Un groupe de ses frères et sœurs étaient assis autour de la table. Le repas du soir était presque fini, il n’y avait plus que les restes d’un thé déjà allongé d’eau dans le fond de petits bocaux de verre et des petits pots de confiture faisant office de tasse.»

Voilà, la vie de famille reprend, dans ce qui la définit prioritairement : le désordre, l’anarchie, la confusion. C’est le trait par lequel il définit la maison paternelle ! Et nous savons, grâce aux biographies qui sont consacrées à Joyce, que son père était effectivement comme ça.

Quant à sa mère, elle lui présente un tout autre visage : « Sa mère était hostile à son projet ; il l’avait compris à son indifférence silencieuse. Cependant cette méfiance l’aiguillonnait plus vivement que la vanité de son père ; il se rappela sans émotion comment il avait observé que la foi, à mesure qu’elle abandonnait son âme à lui, semblait croître et s’accentuer et dans les yeux maternels. Un obscur antagonisme s’amassait en lui et assombrissait son esprit, tel le nuage, à cause de la défection de sa mère ; puis, quand, tel un nuage, ce sentiment ce fut dissipé, lui laissant sa sérénité  et son respect filial, il se rendit compte, obscurément et sans regret, qu’une première rupture silencieuse venait de séparer leurs deux existences. »

Et c’est sur fond de cela que commence la troisième partie de ce chapitre IV.

 

III.

Il n’entrera pas dans l’ordre de la Société des Jésuites. Une nouvelle aventure s’offre à lui, on pourrait dire : l’aventure de la vie. Il y a même une expression qui revient, une opposition entre l’appel religieux, l’appel de de foi, ou, au contraire, l’appel de la vie sauvage.

Et il se dirige alors vers le grand large, vers la mer, vers ce qui est infini et sans borne. Et là, il croise un groupe de quatre garçons qui se baignent, « une escouade de Frères des Écoles chrétiennes ».

Et pendant qu’il marche, il y a une phrase qui lui revient en mémoire, il y a des couleurs qui sont associés aux sons qu’il entend, et une voix, une voix « d’au-delà du monde », qui lui lance : « — Hé, Stephanos! — Voilà le Dédale ! »

Est-ce une voix hallucinée, sont-ce les voix des garçons qui se baignent nus dans la mer qui s’adressent à lui ?

« Leurs taquineries lui étaient familières, et cette fois elles flattaient sa souveraineté paisible et orgueilleuse. Aujourd’hui, pour la première fois, son nom étrange lui semblait une prophétie. »

Il entend maintenant, pour la première fois dans son nom une annonce, une mission. Ce n’est plus Stephen qu’il entend, c’est Dédalus. Ce n’est plus le nom du premier martyr chrétien qu’il entend, mais le nom d’un artisan païen, un « artisan fabuleux », un « artiste forgeant ». Bref, s’affilie non pas à la tradition chrétienne, mais à la tradition païenne, grecque.

« Maintenant, à l’évocation de l’artisan fabuleux, il croyait entendre un bruit de vagues confuses et voir une forme ailée volant sur les flots, s’élevant lentement en l’air. Qu’est-ce que cela signifiait ? »

Question capitale ! Quelle est la signification d’un nom ? De quel destin se sent-il du coup chargé ?

« Son cœur palpitait, sa respiration s’accélérait, un esprit sauvage [et non un esprit civilisé, un esprit institué par un Dogme, le Saint-Esprit] passa sur ses membres, comme s’il prenait son essor vers le soleil. Son cœur palpitait d’une crainte extatique, son âme était en plein vol. Son âme prenait son essor au-delà du monde et le corps qu’il avait connu se trouvait purifié d’un seul souffle [important : il se sent purifié, lavé de la culpabilité, sans être passé par les rites religieux chrétiens !], délivré de l’incertitude [il a donc trouvé son point d’appui fixe, qui va le soutenir par la suite], radieux et mêlé à l’élément spirituel. »

Puis, pendant qu’il pense à cela, il entend les autres garçons plonger dans l’eau, il entend des bribes de conversation, et notamment ces mots : Stephanoforos.

« Sa gorge était meurtrie par le désir de crier, de lancer le cri du faucon ou de l’aigle planant très haut [ça a l’air d’être quasi une identification à l’oiseau artificiel qui s’élève du labyrinthe], d’annoncer aux vents par un cri perçant sa délivrance. C’était là l’appel que la vie [Important, cette opposition qu’il avance : appel de la vie, et non pas l’appel divin, de l’Eglise, morne et gris] à son âme et non pas la voix morne et grossière du monde des devoirs et des désespérances [là, où l’Eglise parle de foi et d’espérance], non pas cette voix inhumaine qui l’avait convié au pâle service de l’autel. Un seul instant de sauvage envolée avait suffi à le délivrer et le cri de triomphe réprimé par ses lèvres lui fendit le cerveau. ‘Stephanoforos !’ »

Et sitôt délivré de cette foi chrétienne, sitôt ouvert à la création artisanale, sitôt ce point de certitude acquis, il sent ceci : « Qu’étaient-elles donc à présent, sinon des suaires tombés du corps de mort, cette crainte qui l’avait accompagné nuit et jour, cette incertitude qui l’avait encerclé, cette honte qui l’avait humilié au-dedans comme au-dehors — des suaires, des linges de sépulcre ? »

Suaire, sépulcre, c’est effectivement le dernier linge qu’on met sur un mort,  déposé dans un tombe. Et précédemment, c’était comme s’il était identifié à ce mort sur lequel on avait déposé ce suaire, ce linceul de mort. Et contre cela, Dédale, c’est la vie, c’est l’envol, c’est le détachement de ce linge dans lequel il se sentait mortifié. Et là, il se sent détaché de ça.

« Son âme s’était levée du sépulcre de l’adolescence, rejetant ses vêtements mortuaires. Oui ! Oui ! Oui ! [ Ça anticipe le Oui de Molly Bloom !] Il allait créer avec orgueil, grâce à la liberté et à la puissance de son âme, comme le grand artisan dont il portait le nom, une chose vivante, nouvelle, en plein essor et belle, impalpable, impérissable. »

Oui à la vie, Oui à la création hors-normes ! Oui à l’artisan fabuleux, oui à l’artiste forgeant ! Oui à l’envol libre !

Ça annonce les dernières phrases du livre, où il dit : « Je pars pour la millionième fois, rencontrer la réalité de l’expérience et façonner dans la forge de mon âme la conscience incréée de ma race. »

Ce chapitre IV aurait pu s’arrêter là, sur cet acte de délivrance, sur ce goût à la vie. Et pourtant, il y a encore quelques pages.

Ces pages disent la nouvelle rencontre qui aurait été empêchée s’il était rentré dans les Ordres. Ces pages disent la rencontre de l’Autre sexe, et d’abord le corps d’une jeune fille, sa peau blanche, qu’elle dévoile en marchant au milieu d’un ruisseau.

« Il était seul. Personne ne prenait garde à lui, il était heureux, tout près du cœur sauvage de la vie. Il était seul et jeune, et opiniâtre, et sauvage, seul dans un désert d’air sauvage, [etc…]. Une jeune fille se tenait devant lui, debout dans le milan du ruisseau —, seule et tranquille, regardant vers le large. On eût dit un être à qui la magie avait donné la ressemblance d’un oiseau de mer, étrange et beau. Ses jambes nues, longues et fines, étaient délicates comme celles d’une grue, et immaculées, sauf à l’endroit où un ruban d’algue couleur d’émeraude avait dessiné un signe sur la chair. Ses cuisses plus pleines, nuancées comme l’ivoire, étaient découvertes presque jusqu’aux hanches, où les volants blancs du pantalon figuraient le duvet d’un plumage flou et blanc. […] Sa poitrine était pareille à celle d’un oiseau […]. Ses longs cheveux blonds étaient ceux d’un enfant, et virginal, et touché par le miracle de la beauté mortelle était son visage. Elle était là, seule et tranquille, regardant vers le large ; puis lorsqu’elle eut senti la présence de Stephen et son regard d’adoration, ses yeux se tournèrent vers lui, subissant ce regard avec calme, sans honte ni impudeur. Longtemps, longtemps, elle le subit ainsi, puis, calme, détourna ses yeux de ceux de Stephen et les abaissa vers le ruisseau […]. »

Voilà la rencontre : le miracle de la beauté mortelle ! Voilà sa conversation, aimer ce qui est mortel, ce qui est temporel, la beauté d’un corps d’une jeune fille.

« ‘Dieu du ciel !’ cria l’âme de Stephen dans une explosion de joie profane. Il se détourna d’elle brusquement et s’en fut à la grève. Ses joues brûlaient ; son corps était un brasier, un tremblement agitait ses membres. Il s’en fut à grand pas, toujours plus loin, par-delà les sables, chantant un hymne sauvage à la mer, criant pour saluer l’avènement de la vie qui avait crié vers lui. L’image de la jeune fille était entrée dans son âme jamais, et nulle parole n’avait rompu le silence sacré de son extase. Ses yeux à elle l’avaient appelé et son âme avait bondi à son appel. Vivre, s’égarer, tomber, triompher, recréer de la vie avec la vie ! Un ange sauvage lui était apparu, l’ange de la jeunesse et de beauté mortelles, ambassadeur des cours splendides de la vie, ouvrant devant lui, en un instant d’extase, les barrières de toutes les voies d’égarement et de gloire. En avant ! En avant ! En avant ! »

Jean-Claude Encalado

 

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