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Marilyn Monroe. Fragments, Seuil, 2010

Ce livre n’est pas vraiment son journal, il rassemble plutôt des pages de carnets, des feuilles à en-tête d’hôtels, des lettres, des bouts de papiers.

Marilyn se construit très tôt deux points d’appui : l’image d’un rôle d’actrice et l’image idéalisée d’un amour vrai.

Enfant, elle aimait jouer des rôles d’actrice : « Enfant, mon premier pur désir était de devenir actrice ; et j’ai passé des années à jouer avant d’avoir des rôles. » (p.65)

Le rôle, l’image de l’actrice, couvre son vide d’être, sa solitude. « Rien ne doit s’interposer entre moi et mon rôle. (…) Sentir seulement qu’on se débarrasse de tout le reste. »

Son rôle soutient sa solitude d’être. Voire elle est son rôle  : «Pourquoi ai-je ce sentiment que les choses n’arrivent pas vraiment, mais que je joue un rôle – et de cela je me sens coupable dans la mesure où j’ai conscience que ce que je dis et ce que je suis et tout ce qui en découle – tout cela est prémédité [?] » (p.110)

Le deuxième point d’appui, c’est l’amour. Elle aime un homme cultivé, intelligent.

De son premier mari, elle dira : « À vrai dire, au début, je ne serais jamais restée avec lui, sinon pour son amour de la musique classique son intelligence qui s’y croyait un peu et son désir d’éveiller des qualités plus mûres concernant ma personnalité ou ses relations sexuelles avec moi. » (p.13)

D’Arthur Miller, elle dira : « Je suis si soucieuse de protéger Arthur. Je l’aime – et il est la seule personne – être humain que j’ai jamais rencontré que je pourrais aimer non seulement comme un homme que je désire jusqu’à en être pratiquement affolée – mais il est la seule personne, en tant qu’autre être humain, à qui je fais confiance autant qu’à moi-même ; parce que quand je me fais confiance (sur certaines choses), je le fais complètement et je fais de même  avec lui. » (p.110)

Ces deux points d’appui vont se trouver fragilisés par de mauvaises rencontres.

En effet, elle est déçue par ses relations amoureuses, en éprouve une énorme douleur et une profonde souffrance. Son premier mari la trompe avec une autre femme, et Arthur Miller écrit dans son journal qu’il a honte de son comportement. Là, elle découvre une immense solitude, a merciless pain, une  douleur impitoyable.

Trompée par son premier mari, elle écrit : « Mon premier sentiment n’a pas été la colère, mais une souffrance lourde (numb pain) d’un sentiment de rejet et de blessure face à la destruction / la perte d’une sorte d’image idéalisée de l’amour vrai. ». Elle parle de solitude complète (alonement), de pur désespoir (sheer desparation), d’ego chancelant (unsteady ego).

Lorsqu’elle tombe sur le journal d’Arthur Miller, le mot de « douleur » (pain) revient régulièrement : « Je cherche la joie, mais elle est habillée de douleur » (pain, que la traductrice traduit par : « chagrin »). Peu avant, elle parlait de douleur impitoyable  (merciless pain).

Elle écrit des poèmes sur cette douleur, sur cette solitude.

De cette douleur, elle déduit : « J’ai appris de la vie qu’on ne peut vraiment aimer l’autre, jamais, vraiment. »

L’autre point d’appui (où elle couvrait son vide d’être par l’image d’un rôle) est mis à mal par les critiques d’acteurs ou de réalisateurs. Ces critiques l’affectent au plus haut point.

« Les gens vont penser que je ne suis pas bonne, ou rire et me rabaisser, ou encore penser que je ne sais pas jouer. Les femmes ont l’air sévère et critique – inamicales et froides en général. Crainte que le réalisateur pense que je ne vaux rien.  Mais essayer de me reprendre (build up) en me disant que j’ai réussi des choses justes qui étaient même bien et que j’ai eu d’excellents moments. Mais le mauvais est plus lourd à porter, et je sens que je n’ai pas confiance. Déprimée. Folle. » (p.53)

Elle s’inflige et lutte contre mille et un tourments, imagine que sur scène, elle sera punie, fouettée, menacée, désaimée, envoyée en enfer pour être brûlée avec les méchants, a peur ou honte que ses parties génitales ne soient exposées, connues, vues.

Dans ces moments de détresse, d’ébranlement, d’effondrement, elle se demande : « Quand je commence à me sentir soudain déprimée, d’où cela provient-il ? » Ou encore : « Tu dois te mettre à faire des choses par la force », lui dit son ami Straberg. Elle rétorque : « Ma question : où puis-je trouver la force ? »

Car effectivement, elle tombe. Une immense solitude l’envahit : « Seule, seule, absolument seule, s’exclame-t-elle. Appelle : À l’aide ! »

On est presque, dit-elle, « toujours seule ». Au mieux, « notre entendement pourrait-il découvrir la solitude de l’autre ». Elle est désespérée, ne fait plus confiance à personne, sait radicalement qu’il n’y a plus d’amour.

Ne sait plus en quoi croire, ni en quoi espérer: « En quoi est-ce que je crois ? », Ne sait plus à quoi tenir: « Je n’ai pas eu Foi en la Vie », « Quoi qu’il arrive, il n’y a rien à quoi se tenir. » Est confrontée au trou : « Plus j’y pense, plus je me rends compte qu’il n’y a pas de réponse. »

L’idée de la mort émerge (« Tout ce que je veux, c’est mourir. »), se dénigre (« Je ne suis pas trop brillante, je suppose. Non, juste idiote. »)

Se raccroche à des exercices corporels, se donne une discipline de travail : énumérer les tâches, recopier le rôle, apprendre les répliques, se concentrer, etc.

Elle sait que c’est par le travail qu’elle s’extraira du trou dans lequel elle chute : « Il est arrivé quelque chose, je crois, qui m’a fait perdre ma confiance. Je ne sais pas ce que c’est. Tout ce que je sais, c’est que je veux travailler. »

Mais même là, à l’endroit où elle avait trouvé un point d’appui : le rôle d’actrice, elle chancèle : « Je suis encore perdue, je ne peux pas me rassembler. (…) Dès que j’entre dans une scène, je perds ma relaxation mentale pour je ne sais quelle raison. Ma volonté est en éveil, mais je ne peux rien supporter. J’ai l’air folle, mais je crois que je suis en train de devenir folle. (…) C’est seulement au moment où j’arrive devant la caméra que ma concentration et tout ce que j’essaie d’apprendre m’abandonnent. Alors je me sens comme si je ne faisais plus du tout partie de l’humanité. »

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