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L'autre pratique clinique : Psychanalyse et institution thérapeutique, Erès, 2009, de Alfredo Zenoni

L’autre pratique clinique : Psychanalyse et institution thérapeutique, Erès, 2009, de Alfredo Zenoni

Je partirai de cette opposition : la science étend son empire en découvrant des lois qui déterminent les phénomènes physiques, bio-chimiques, etc. Elle se définit par le fait qu’elle découvre, dans les phénomènes qu’elle étudie, une « légalité déterminante ».

Tout le XVIIIème et XIXème siècle a vu la science s’intéresser à la nature, puis aux sociétés humaines, puis aux hommes. Les sciences – dites alors : sciences « humaines » – doivent leur nom et leur naissance à cette volonté scientifique d’extension de la détermination légale, scientifique, aux « choses » humaines.

Adolphe Quetelet, avec son Homme moyen, est l’exemple type de cette volonté d’hommes de science de soumettre les hommes et les femmes, la naissance et la mort, mais aussi le crime et le suicide, c’est-à-dire ce qui est fondamentalement singulier et imprévisible, à l’outillage mathématique. Quetelet constatera que certains phénomènes imprévisibles, indéterminables, incalculables, même par le sujet criminel ou le sujet suicidaire, au niveau d’une singularité donc, sont cependant calculables lorsqu’on les prend dans un ensemble plus vaste, sur une période plus longue, pour une population suffisamment grande. Quetelet a montré alors que l’on pouvait prévoir, par le calcul statistique, le nombre de crimes et le nombre de suicides. Et que d’année en année, le pourcentage de probabilité de crimes et de suicides, voire le type d’armes utilisées, l’arme blanche, le revolver, la corde, était foncièrement le même. Ainsi, l’acte le plus libre, le plus singulier, le moins prévisible pour un sujet, est cependant calculable, et quasi prévisible, d’année en année, lorsqu’il est pris dans un ensemble plus grand.

Alfredo Zenoni, photo J-C Encalado

Alfredo Zenoni

La psychanalyse considère que l’on ne peut réduire un sujet à ces déterminations, organiques, biochimiques ou sociales. Elle oppose à cette légalité naturelle une élaboration proprement psychanalytique, que Lacan dans « Position de l’inconscient », ou Miller dans son cours sur Les structures quadripartites dans l’enseignement de Lacan, ou  encore Alfredo Zenoni dans L’autre pratique clinique, appellent « la double causalité » :

  • la causalité signifiante liée au langage,
  • et la causalité libidinale liée à l’objet pulsionnel.

Lacan, en 1964, dans son écrit intitulé : « Position de l’inconscient », en vient à proposer qu’il n’y a pas de sujet sans cette « double causation », dit-il, qui est l’aliénation d’avec le signifiant et la séparation d’avec l’objet. Et parler d’objet, qu’il soit séparé ou pas, implique le corps. On ne peut donc pas parler du corps en psychanalyse sans se référer à cette causation-là.

Les grandes structures cliniques, la névrose et la psychose, vont être définies à partir de cette double causalité, à partir de ces deux opérations, l’une liée au signifiant, l’autre liée à l’objet, ou comme aurait dit Freud : l’une liée au père, l’autre à la pulsion.

Dans le cas de la névrose, la causalité signifiante est liée à la fonction paternelle, à ce que Freud appelle l’Œdipe, fonction symbolique qui introduit le sujet au désir, au manque, bref, à la castration.

La causalité libidinale est liée à l’objet, et plus précisément à ce que Freud appelle la perte de l’objet.

Dans la névrose, le sujet est castré et l’objet pulsionnel est perdu. C’est parce qu’il est castré et désirant, c’est parce qu’il a perdu son objet qui est du côté de l’Autre, que, du coup, il va s’intéresser à l’Autre, au désir de l’Autre, etc.

Dans la psychose, par contre, la fonction paternelle n’a pas opéré. Là, le sujet est confronté à un trou dans l’Autre. Il manque d’un appui, il s’effondre. Il va devoir alors – c’est sa responsabilité éthique, c’est son effort éthique – élaborer une construction symbolique qui va border ce trou, et lui servir de point d’appui.

La causalité signifiante, ici, c’est l’absence de garantie symbolique, avec certaines conséquences du côté du sujet : effondrement subjectif, errance, désespoir lié à la vanité des fictions symboliques, ironie à l’égard des croyances auxquelles d’autres sont accrochés, etc.

Par ailleurs, dans la psychose, le sujet n’est pas séparé de l’objet, cet objet n’est pas perdu : le sujet l’a « dans sa poche », comme dit Lacan, et en est encombré, voire le sujet est l’objet de l’Autre, objet de sa malveillance, par exemple, etc. La causalité libidinale, ici, c’est la non-extraction de l’objet pulsionnel qui envahit le sujet.

Toute la question est de savoir ce que le sujet va inventer pour traiter ce trou dans l’Autre et cet envahissement de l’objet.

Il y a différents traitements. Le passage à l’acte, le suicide, l’automutilation, les scarifications, l’agression, sont autant de tentatives d’extraction de cet objet – mais dans le réel.

L’idée d’une thérapeutique pragmatique est de s’appuyer sur les trouvailles du sujet, sur ses inventions, telles qu’elles traitent cette séparation de l’objet, autrement que dans le réel. Par exemple, par le symbolique ou par l’imaginaire.

Cette double causalité (l’absence de garantie signifiante dans l’Autre et la non séparation de l’objet) nous permet de lire la clinique, et permet de construire un traitement pragmatique moins axé sur la parole, sur l’interprétation, que sur le faire, sur l’agir. Il s’agit de soutenir un autre agir que le passage à l’acte dans le réel.

Lorsqu’on oppose la double causalité – signifiante et libidinale – à la légalité naturelle, comme l’a fait Kant dans ses Prolégomènes, on pense aussitôt à la liberté du sujet. On postule la causalité par liberté du sujet à partir du moment où il y a indétermination du sujet et choix de jouissance. Mais le sujet est-il si libre?

En focalisant notre attention sur le rapport au corps de certains sujets qui éprouvent cet envahissement de sensations insupportables, ne peut-on dire que l’acte de séparation de l’objet libidinal, que l’acte d’extraction de ce « trop », répond à une nécessité, et non pas à une liberté du sujet, de le faire ou pas. Quand un sujet se mutile, quand un sujet se suicide, cet acte de traitement de l’objet non séparé est-il libre ?

Et le fait que le sujet vienne consulter ne dit-il pas qu’il y a là autre chose à faire qu’à se mutiler, voire qu’à se suicider. C’est-à-dire nous permet de postuler des variations de réponses du sujet.

C’est ici que l’acte libre de l’invention pragmatique semble trouver une limite, articulée à ces trois termes : le trou dans l’Autre qu’il y a à border, le trop de jouissance dans le corps qu’il y a à mettre à distance, le vide du sujet qu’il y a à nouer.

L’empan de l’invention esthétique et pragmatique, c’est-a-dire d’un traitement qui passe par un faire, va bien au-delà de l’éthique du bien-dire.

Jean-Claude Encalado
Janvier 2015

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