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Séminaire sur l’invention esthétique. Février 2015.

Pascal Dusapin, Flux, trace, temps, inconscient. Entretiens sur la musique et la psychanalyse, édition Cécile Defaut, 2012.

Pascal Dusapin, Flux, trace, temps, inconscient. Entretiens sur la musique et la psychanalyse, édition Cécile Defaut, 2012.

Jeune, Pascal Dusapin a souffert de crises d’épilepsie. Puis, à 18 ans, il fait coup sur coup plusieurs rencontres : la musique de Varese (Arcana), celle de Xenakis, et un livre de Deleuze (Rhizome).

Rencontrer

De Varese, il dira que sa musique a « concaténé » toutes ses pulsions et que quelque chose s’est «ordonné» à ce moment-là. En même temps, il a éprouvé comme une libération énergique très intense : « Je vivais dans mon corps comme un tremblement de terre continuel. » De cette rencontre date sa décision de faire de la musique.

De Xenakis, il apprendra la liberté même de la création. «Qu’est-ce qui justifie ce motif [musical] ?» Xenakis lui répond : « J’ai mis ça parce que ça me plaisait. » Et Pascal Dusapin découvre là un «déchaînement de liberté absolue».

Avec Deleuze, il découvre une organisation rhizomatique de la musique.

Un de ses amis, Olivier Cadot, lui dira : « Tu es passé de la maladie à la musique sans transition. » Car effectivement à 18 ans, après ces rencontres capitales, il lâche ces différents médicaments (Dekapine, Valium, Alepsal, etc.) qu’on lui avait prescrits pour traiter ses crises d’épilepsie.

Dusapin

Composer

La source de l’écriture musicale part du corps, d’un flux, d’une douleur, d’une peine, voire d’une tristesse éprouvée dans le corps. Et toute la composition doit rester en résonance avec cette série d’affects. « L’écriture musicale n’est pas seulement un code, c’est aussi un moyen de combattre cette disparition [du flux]. » La musique le ramène à de souvenirs pénibles de son enfance, à une souffrance, à ce «choc originel », et lui permet de les « travailler », de les « ronger », de les « mettre à distance ».

L’intervention du compositeur consiste à mettre ce flux en forme : à faire des dessins, des courbes, des schémas, puis à « transcoder » ces dessins en notes de musique. Le flux est alors comme « freiné » par cette mise en forme. L’écriture musicale est une opération « d’attente », « de ralentissement », « d’infusion », « d’intention », «d’anticipation » de ce flux.

Faire 

L’écriture musicale est, par là, aussi un geste. Il s’agit de prendre du papier, un crayon, un gomme, une plume et de l’encre, et de dessiner, d’écrire, de tracer, de détracer, de retracer, de sous-tracer, de gommer, enfin de repasser à l’encre de Chine. Quelquefois aussi de découper au cutter, et d’ajointer les bouts de papiers.

Écrire

Pascal Dusapin doit écrire. Il ne peut pas ne pas écrire. Quand il n’écrit pas, il se sent en danger. Quand il s’arrête d’écrire, par exemple pour faire des voyages, ou pour répondre à des interviews, il ressent cet arrêt comme une « crucifixion ». Il devient hypocondriaque, agressif.  Par contre, quand il écrit, son corps se redresse. C’est la «déposition à l’envers ». Toucher le papier, écrire, produit un effet sur sa subjectivité : le geste d’écrire le « reconstruit », le « réordonne ».

Jubiler

Il y a une temporalité et une métamorphose des affects, au fil de la vie de Pascal Dusapin et au fil de sa création.

Sa musique est un « travail », une réponse à une tristesse ancienne, à une insupportable mélancolie, qui, telle une cape noire, l’enveloppe, l’assombrit, et le fait mourir. Sa musique transforme cette noirceur qui l’envahit en une forme de joie.

Ces dernières années, l’affect fondamental de sa création ne semble plus être la tristesse. Il s’est comme détaché de la douleur. « Quelque chose a changé quelque part. » « La douleur, c’est fini pour moi. »

« La création est pour moi non seulement une condition d’étonnement, mais aussi de joie, d’amour et de calme surtout. Si j’arrête de travailler pendant quelques jours, j’ai vraiment l’impression que mes facultés cognitives s’altèrent. Je deviens injuste, non seulement avec moi-même — ce qui n’est pas très grave —, mais surtout avec ceux que j’aime le plus. Je ne supporte rien, j’enrage, et je ne m’en sors qu’en me mettant à ma table de travail. »

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