L’œuvre esthétique comme traitement d’un excès ou d’un manque

Il y a quelques années, j’ai ressenti comme une urgence à aller voir le travail des artistes, à les voir travailler, à voir la façon dont ils transformaient trois fois rien, une toile, de la peinture, du bois, de la pierre, bref, des choses, en une œuvre, en une œuvre qui vous fait de l’effet. Ç’a été une urgence. Les artistes, le travail créateur — ou l’asphyxie. J’ai lu des ouvrages sur l’histoire de la peinture, je suis entré dans des ateliers, j’ai été voir des expos, ici à Bruxelles, ou à Paris, à Londres, à la biennale de Venise. J’ai essayé d’entrer dans ce monde-là. Puis, en parcourant ces ouvrages d’histoire de l’art, où l’on parle de l’académisme avec David, du romantisme avec Delacroix, du réalisme avec Courbet, de l’impressionnisme avec Monet, du post-impressionnisme avec Van Gogh et Gauguin, de Fauvisme avec Matisse, de cubisme avec Braque et Picasso, d’expressionnisme abstrait avec Rothko et Barnett Newmann, etc., j’en ai conclu qu’il n’était pas pertinent de classer un peintre, car la peinture n’avait pas du tout la même signification pour chacun de ces artistes, ce surtout quand on écoute ce qu’ils disent de leur œuvre. En effet, en lisant ce que ces peintres disent de leur travail et de la façon dont ils veulent que leurs toiles soient exposées, en lisant par exemple ce que Rothko a écrit, La réalité de l’artiste ou Ecrits sur l’art, en lisant la biographie que James Breslin lui a consacrée, ou en lisant les Entretiens de Francis Bacon avec David Sylvester, et la biographie que Daniel Farson lui a consacrée, j’ai perçu tout à coup autre chose. Ce que je vais dire ne concerne d’ailleurs qu’un artiste, pris singulièrement. C’est chaque fois un peintre, Rothko, ou Bacon. C’est un écrivain, une femme écrivain, Virginia Woolf ou Marguerite Duras. Qu’est-ce que chacun dit de son rapport à son invention esthétique ? Quel usage, il en fait ? Chacun décrit, de façon très précise, l’usage, la fonction que sa peinture ou que son écriture avait pour lui ou pour elle. Pour Bacon, il s’agit de traiter un excès d’excitation, qu’il sent dans son corps, un excès éprouvé comme violent, comme catastrophique. Cette excitation excessive qui l’envahit dans le corps, il va la traiter en la répercutant sur la toile. La toile aura pour fonction de contenir le réel de cette sensation. Si la toile ne contient pas suffisamment cette violence, ce réel de la sensation, il considérera qu’elle n’est pas un véritable tableau, qu’elle n’est qu’une narration, une histoire, une anecdote, et alors il détruira cette toile au cutter. Rothko, quant à lui, n’éprouve pas un excès d’excitation. Il éprouve plutôt un vide d’être, un nothingness, un néant. Par sa peinture, par ses tableaux, il essaie de couvrir son vide d’être, et de le faire respirer. Un tableau, pour lui, c’est un morceau de peau. Il les expose d’une façon très précise : ils doivent être disposés très bas, quasi au ras du sol, doivent être très faiblement éclairés, être d’une dimension telle qu’ils englobent le corps du spectateur, et se répondre entre eux. Et lorsque le viewer, celui qui regarde ces tableaux, en est ému au point qu’il en pleure, alors, dit Rothko, il y a communication essentielle, communication qui lui permet lui, Rothko, de sortir de sa solitude. Si quelqu’un veut lui acheter un tableau, il voudra connaître cette personne, voir où elle l’exposera. Et si le lieu où il sera accroché ne lui convient pas, il refusera de le vendre. Ou si une cliente lui a acheté un tableau, mais qu’elle voudrait l’échanger, car elle trouve qu’il est trop sombre, et qu’elle en voudrait un plus coloré, plus lumineux, il reprendra le tableau, lui remboursera le montant, mais refusera de l’échanger, disant qu’elle n’aime pas sa peinture. Virginia Woolf, elle, parle d’un coup, d’un Blow, d’un choc, d’une puissance telle qu’elle s’effondre, qu’elle tombe en dépression, qu’elle sombre dans les profondeurs d’un vide horrible et angoissant. Et elle transforme cette expérience d’effondrement, au moyen de l’écriture, en œuvre littéraire. Cette écriture traite cette émotion angoissante qui l’envahit. Bref, il me semble, là, que la fonction de l’œuvre d’art consiste à traiter quelque chose qui envahit le corps de l’artiste. Par là, je pense qu’il n’y a pas à associer l’œuvre à une «vérité», à un «dévoilement » de ce que le sujet ignorerait, ou que le spectateur ignorerait. Je pense plutôt qu’il y a à associer l’œuvre d’art au «réel» de cette angoisse, au «réel» de cet effondrement, et que l’artiste invente là quelque chose pour traiter ce réel qui l’envahit, pour mettre ce réel à distance, et s’en séparer. Lorsque le sujet est envahi par cet excès d’excitation, ou par cet excès de vide d’être, il recourt à une invention, à une création esthétique pour traiter cet excès, et s’en séparer, au lieu de se mutiler, au lieu de sombrer dans l’alcoolisme, au lieu de se suicider.

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5 réponses à “L’œuvre esthétique comme traitement d’un excès ou d’un manque

    • Merci Jonathan ! Oui, Amélie Nothomb a fait couler beaucoup d’encre… Claire Piette a fait une magnifique intervention sur ses livres, sur la façon dont elle écrivait, sur le rituel qui entourait l’écriture, se lever tôt le matin, boire un demi litre (ou un litre ?) de thé, puis, laisser couler l’encre, comme si l’encre venait contenir son corps liquide. Claire pourrait mieux développer cela que moi…
      Je vais lire l’article que propose l’Hebdo-blog »…
      Bonne journée,
      Jean-Claude

      • Ahlala, j’ai croisé Claire Piette ce samedi à Gand, je savais que j’avais qqch à lui demander mais pas moyen de revenir sur quoi… Ça y est, c’est revenu! :p

  1. c’est sublime ce texte… ça dit enfin la vérité sur les artistes. Tous les imaginent rêveurs, en apesanteur quand ils sont envahis ou pour certains écrasés par l’angoisse. J’avais un moment appelé cela ‘la mise en beauté du chaos émotionnel’. Ton papier semble être d’accord.

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