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Diane Arbus, Self Portrait Pregnant, 1945

Le secret de la gouvernante
Bizarreries de sa mère
Bizarreries de son père
Gouffre et simulacre
1941 – Première rencontre : Allan Arbus
Photos de mode
1958 – Cours de photo avec Lisette Model
Que voulait-elle photographier ?
1958 – Séparation d’avec Allan
Expositions
1969 – Divorce

 

« Ce n’est pas moi qui fais la photo : la situation déclenche l’obturateur »

De quoi le travail photographique de Diane Arbus traite-t-il ? Pourquoi photographie-t-elle des excentriques, des drogués, des travestis, des « vaincus », des « malheureux », des personnes « au bord d’un gouffre noir » ? Quel est le « mystère », quel est le « secret » qui l’attire là ?

Diane naît dans une famille juive qui vivait en Europe de l’Est au XIXème siècle. Ses grands-parents, Meyer et Fanny Nemerov, quittent l’Ukraine en 1891 pour s’établir aux Etats-Unis. Son père, David Nemerov, travaille comme étalagiste dans un somptueux magasin de fourrure et fait la cour à la fille de son patron, Gertrude Russek, âgée de seize ans. Gertrude l’épousera, contre la volonté de ses parents.

Le secret de la gouvernante

Le 14 mars 1923 naît Diane Nemerov. Elle voit le jour dans le luxe, dira-t-elle, dans une grande maison avec quelques domestiques, et surtout une nurse française qu’elle aime follement :

« Ma gouvernante — écrit-elle à dix-sept ans dans un devoir de fin d’études —, qui était française, s’est occupée de moi pendant les sept premières années de ma vie. Elle avait un visage dur, triste, assez joli, et je l’adorais. Je ne pense pas lui avoir jamais beaucoup parlé mais j’étais heureuse avec elle. […] Elle donnait toujours l’impression d’avoir en elle un secret très triste qu’elle ne dirait à personne. »[1]

Dans une émission radiophonique de 1968, elle a quarante-cinq ans, Diane ajoute encore :

« Je me rappelle une promenade que nous avons faite un jour au parc, jusqu’au site du vieux réservoir, qui était vide à ce moment-là, sans doute parce que l’on déversait l’eau dans un nouveau lac artificiel. Des gens y vivaient dans des abris de fortune […] L’image n’est pas tout à fait nette mais, pour moi, ce fut un souvenir très fort et très palpable de la réalité qui existait de l’autre côté des rails. […] Je tenais la main de ma gouvernante, et je ressentais quelque chose. […] Je ne dis pas que j’enviais ces gens-là, mais je comprenais que je ne pouvais pas y aller, que je ne pouvais pas me promener là-bas. […] Il y avait un tel gouffre. »[2]

Quand la nurse française quitte la maison, Diane, en réaction, éprouve d’inexplicables terreurs et refuse de se laver. Comme si elle perdait avec la gouvernante le lien à un réel silencieux et apaisé – la beauté et la tristesse de la gouvernante, réel qui s’est lié à cette vision, dont elle rapporte l’image-écran, d’êtres vivant dans une très grande pauvreté, dans un grand dénuement. Image qui s’offre comme image d’un réel bouleversant, inatteignable, au-delà d’un gouffre qui se découvre, mais dans la proximité rassurante, adorée, de la nurse, dont il bénéficie de l’aura. Sans sa présence silencieuse, le gouffre s’ouvre sous ses pieds… sans perdre pour autant toutes ses « séductions de réel », comme par exemple, la saleté.

Bizarreries de sa mère

Sa mère, elle, restait des heures devant son miroir, se maquillait, s’enduisait le visage de toutes sortes de crèmes, indifférente à la présence de sa fille. Il y avait sur la commode de nombreux flacons qui avaient la particularité de contenir non pas du parfum, mais du thé…

Quand son mari la trompa, elle ne se révolta pas, mais tomba dans une profonde dépression.

Avec elle, Diane éprouvait un sentiment d’irréalité quand elles traversaient ensemble le magasin de fourrure, et que les employés leur faisaient obséquieusement la courbette. Elle se voyait traitée comme une princesse de pacotille, et se sentait humiliée :

« La fortune familiale m’a toujours paru humiliante. Quand je devais aller dans ce magasin […] quelqu’un me portait dans ses bras ou me donnait la main à un âge qui devait être relativement jeune ; j’avais l’impression d’être la princesse d’un abominable film tourné dans une obscure province transylvanienne d’Europe centrale, et le royaume était si humiliant. » [3]

« Je me souviens du supplice que c’était d’avancer dans l’allée centrale avec le sentiment d’être la princesse de Russek’s, à la fois privilégiée et née sous une mauvaise étoile. L’étage principal était toujours très vide, comme une église, et tout le long du chemin, il y avait des mannequins malveillants, dont les poitrines et les cuisses ne pouvaient me servir de refuge, et tous les êtres vivants s’inclinaient légèrement en me souriant comme s’ils me rendaient un hommage ironique. J’avais l’impression que tout cela m’appartenait et j’avais honte. »[4]

Aussi, refusera-t-elle les semblants féminins : elle ne veut pas s’épiler les jambes, se raser les aisselles, se maquiller, se mettre du fond de teint, du rouge à lèvres, elle refuse de se parfumer, de porter des bijoux ou des boucles d’oreilles. Plus tard, elle portera le même pantalon et le même chemisier pendant plusieurs jours à l’affilée et sentira souvent la transpiration.

Enfin, pour cerner encore le fait qu’elle semble vivre dans un monde étrange, irréel, fait de simulacres et de faux-semblants, voici une remarque sur ses talents artistiques, que l’on peut lire également dans son devoir de terminale :

« C’est à cette époque que tout le monde s’est mis en tête que j’allais être une artiste ; on m’a donc donné des cours de dessin, de la peinture à l’huile et des encouragements… J’ai peint et dessiné pendant quatre ans environ, avec un professeur, sans avouer à personne que je n’aimais pas du tout peindre ni dessiner et que je ne savais pas ce que je faisais. Parfois je priais, dans l’espoir de devenir une ‘grande artiste’, sans avoir conscience que ce n’était pas du tout mon ambition. Ce qui est terrible, c’est que tous ces encouragements me faisaient croire que je voulais vraiment devenir une artiste ; ils m’incitaient à faire semblant d’aimer la peinture, mais j’ai fini par l’aimer de moins en moins, jusqu’à la détester, car ce n’était pas moi qui voulais être artiste ; tout le monde m’encensait et me tressait des lauriers et me félicitait, et je souriais, mais en réalité je détestais cela, et en réalité je n’ai rien produit de bon. Tout n’était que faux-semblants mais, alors même que j’étais en plein simulacre, j’y croyais, et pendant quatre ans, je me suis vue comme une grande artiste triste, et j’y ai mis toute mon énergie alors que je n’avais rien d’une artiste. »[5]

Plus tard, lors de l’émission radiophonique de 1968, elle dira :

« Je détestais la peinture et j’ai abandonné juste après le lycée parce qu’on me répétait que j’étais formidable. […] Cela me mettait mal à l’aise. Je me souviens que je détestais l’odeur de la peinture et le bruit que faisait le pinceau au contact du papier. […] Je ne voulais pas qu’on me dise que j’étais formidable. J’avais le sentiment que si j’étais tellement formidable en peinture, ce n’était pas la peine que j’en fasse. »[6]

Bref, à l’adolescence, où la place-t-on et quelle décision prend-elle ? Elle est mise à une place de princesse ou d’artiste — ce qu’elle refuse.

Bizarreries de son père

David Nemerov, son père, aimait le pouvoir et terrorisait tant le personnel que ses enfants. Pour lui, il s’agissait avant tout de respecter les semblants.

Les Juifs allemands du haut de la ville ne fréquentaient ni les Nemerov ni les Russek qui étaient des « nouveaux riches ». Les Russek, quant à eux, ne fréquentaient pas les Nemerov, pas même leur beau-fils. Aussi, David ne les invitait-il pas dans sa maison.

David Nemerov réduit la judaïté à son seul semblant, à ce qu’elle pourrait valoir comme convention mondaine, obéissant à son ordre, à ce qu’elle assigne comme place sociale, sinon la vidant de toute substance.  « Toute trace de piété et de pauvreté avait été chassée de la maison. »

« Je ne savais pas que j’étais juive quand j’étais enfant. Je ne savais pas quel malheur ça représentait. »

Famille juive, école juive, ville juive, tout ça lui apparaissait comme irréel, dit-elle. « Tout ce que je ressentais, c’était cette irréalité. »[7]

Gouffre et simulacre

Dans ces différents témoignages, nous constatons d’une part la tension entre ce qu’elle a vécu avec la nurse, dans une amitié dont l’humanité la lie à un gouffre qui n’a rien d’irréel, et puis d’autre part le mensonge, le simulacre qu’elle ressent du magasin de luxe, de l’obséquiosité ironique des employés, bref de tout ce qui vient de ses parents, mais aussi de l’art et de l’identité d’artiste qu’ils veulent lui imposer. Là où ces semblants auraient dû la protéger du gouffre, c’est comme autant de faux-semblants qu’ils lui imposent un sentiment d’irréalité. A l’opposé de ce qu’elle a pu ressentir avec la gouvernante.

D’un côté, vide, gouffre, humanité, beauté, pauvreté, tristesse ; de l’autre, faux, faux-semblant, mensonge, simulacre, irréalité. Ce dès ses dix-sept ans.

1941 – Première rencontre : Allan Arbus

Adolescente, elle rencontre un employé du magasin de ses parents, Allan Arbus, et c’est le coup de foudre ! Elle a quinze ans. Lui, vingt. Elle ne pense qu’à lui, ne parle que de lui : « Allan pense que…  Allan dit que… », et reprend à son compte ce qu’il dit et pense. Comme preuve d’amour, elle porte ses sous-vêtements à lui. « Seul Allan me comprend. »

Bien évidemment, elle veut se marier avec lui et avoir des enfants, et bien évidemment ses parents refusent, lui préférant un prétendant plus fortuné. Mais Diane est inflexible et se mariera avec Allan Arbus un mois après ses dix-huit ans, le 10 avril 1941.

Diane Arbus, Self Portrait Pregnant, 1945

Diane Arbus, Self Portrait Pregnant, 1945

Posons ici, en 1941, l’année de ses dix-huit ans, une première balise. Là où avant, elle vivait dans l’irréalité et le faux-semblant, elle vit avec Allan un amour qui lui servira de point d’appui.

A vingt-deux ans, elle tombe enceinte, et le 3 avril 1945 naît sa première fille, Doon Arbus. Elle va accoucher seule à l’hôpital, refusant que ses parents l’accompagnent — « Puisqu’Allan n’est pas là, je ne veux voir personne. »[8] En effet, pendant toute la grossesse et au moment de l’accouchement, son mari étant en mission militaire à l’étranger, elle vivra seule, prendra plusieurs photos d’elle-même enceinte, puis avec l’enfant, et les lui enverra.

Photos de mode

En 1946, ils créent à deux une agence de photos de mode. Elle ne sera donc pas dessinatrice, elle ne sera pas peintre : elle sera photographe.

Allan et Diane ouvrent leur agence de mode, photographient les mannequins à tour de rôle, puis, quand les mannequins sont partis, se photographient l’un l’autre. Ils sont amoureux, s’embrassent, se complimentent, se soutiennent constamment.

Ils étaient perfectionnistes, leurs séances pouvaient durer assez longtemps, ce que leur reprochera le service de casting de Condé Nast.

Allan Arbus se souvient :

« Chaque fois que nous faisions une photo qui nous plaisait, nous n’arrivions pas à nous coucher ; nous restions toute la nuit à la regarder. Nous n’étions que deux photographes terrifiés, totalement naïfs, extrêmement enthousiastes. »[9]

Quelques années plus tard, elle a des relations sexuelles avec un ami, Alex, sans éprouver aucune culpabilité, ni remords. Elle est pour la liberté sexuelle, contre la jalousie possessive. Pour elle, c’est une expérience comme une autre : elle veut explorer le champ des émotions. En 1950, cependant, quand cet Alex rencontre une autre femme, Jane, et en tombe amoureux, elle en est profondément secouée. « C’était si bon d’être aimée de deux hommes à la fois. »[10] Elle en éprouve une insupportable jalousie, se rapproche de Jane, achète le même bikini, va avec elle à la plage, etc.

Quoi qu’il en soit, c’est Allan le pilier, c’est lui qu’elle aime infiniment.

Un fantasme surgit quand elle apprend qu’une amie s’est fait violer. Elle aurait bien voulu aussi connaître cette expérience dégradante, cette sorte de châtiment, qui devait être comme un meurtre, « le meurtre de la féminité ».[11]

En 1953, elle tombe enceinte de sa seconde fille, Amy. Comme elle adore les sensations physiques qui lui donnent le sentiment d’être en vie, elle accouche sans anesthésie, les yeux grands ouverts.

Allen et elle commencent à se faire un nom dans le milieu de la mode. Lui, très professionnel du point de vue technique, elle, très professionnelle dans le relooking, dans la façon de créer une atmosphère, dans ses talents de maquilleuse, de coiffeuse, dans le choix des vêtements, dans la disposition des accessoires — témoignant d’un savoir-faire indéniable avec le semblant mais pour les autres : pas pour elle. Elle-même, porte souvent la même robe, transpire, marche pieds nus, a les pieds très sales.

Pendant toute cette période, de 1945 à 1957, elle traverse de profondes crises de dépression qui semblent n’avoir aucune cause, qui la rendent indifférente aux choses, la plongent dans un état de lassitude, la laissent dans un immense désarroi. Son mari Allan, essaie de l’en sortir en la poussant au travail, entre autres en lui montrant leurs photos ou celles de Condé Nast.

Rien n’y fait. Progressivement, elle se lasse de cette routine, ne supporte plus la répétition des photos en studio. Elle ne veut plus coiffer les mannequins, les maquiller, penser aux accessoires, régler l’éclairage. En 1957, le couple décide d’un commun accord d’arrêter sa collaboration, et de se lancer chacun dans une activité indépendante.

Diane veut faire autre chose, mais ne sait pas encore quoi.

Elle va suivre des cours de photos. D’abord les cours d’Alexeï Brodovitch, qu’elle n’aime pas, qu’elle trouve trop directif mais qui lui donne néanmoins quelques bons conseils (« Quand vous voyez une chose que vous avez déjà vue, n’appuyez pas. » « Ne shootez pas au hasard, donnez-vous des contraintes. » « Donnez à votre sujet une interprétation personnelle. »)[12] En revanche, la rencontre qui va suivre, avec Lisette Model, la transformera complètement.

1958 sera donc véritablement une année charnière pour Diane Arbus.

D’une part, Allan se sépare d’elle pour vivre une relation amoureuse avec une actrice. Moment où, dit-elle, elle devient folle et se met à accumuler des relations sans lendemain. Et d’autre part, la rencontre de Lisette Model l’amène à se lancer dans les photographies des « vaincus de ce monde » – très loin de la photo de mode.

1958 – Cours de photo avec Lisette Model

Lisette Model méprise ceux qui possèdent et qui s’y croient. Son amour, son affection, sa tendresse vont à ceux qui n’ont pas et qui ne sont pas, les homeless, les jobless, les égarés, les nains, les aveugles, les travestis, les paumés, les épaves errantes, les ivrognes avachis, ceux qui sont perdus et qui ne se relèveront jamais. Lisette Model y est d’autant plus sensible qu’elle se reconnaît en eux, au point, dira-t-elle, qu’elle aurait pu devenir l’un d’eux.

Elle rapporte de Diane Arbus :

« Un jour, je lui ai dit : ‘L’originalité veut dire que l’on part de la source ; ce n’est pas comme Brodovitch — faire différemment à n’importe quel prix… Et à partir de ce moment-là, Diane était assise là et — je n’ai jamais vu de ma vie quelqu’un comme ça — elle ne m’écoutait plus mais s’écoutait soudain elle-même à travers ce qui avait été dit. »[13]

Allan Arbus se souvient que ce fut une métamorphose spectaculaire : « Après trois semaines, elle se sentait totalement libérée et capable de photographier. »[14]

Lisette Model dira : « Je devais pousser Diane, lui faire toucher le fond de son angoisse. »[15] Et Diane dira : « J’ai enfin trouvé un maître. »[16] Peut-être y est-elle allée un peu fort. Peut-être l’exigence de Lisette Model l’a-t-elle poussée trop près du gouffre… Diane dira plus tard de Lisette Model qui supervisait son travail : « Quoi que je photographie, Lisette, vous regardez toujours par dessus mon épaule. »[17]

Qu’apprend-elle avec Lisette Model ? — à ne photographier que ce qu’elle n’a pas encore photographié ;  à ne photographier que ce qu’elle doit photographier ;  à ne prendre aucune photo qui ne lui ait d’abord donné un coup de poing dans l’estomac ; — à entretenir avec son modèle une émotion, un échange viscéral, une « transition sensuelle ».

Après ces cours, Diane en vient à dire : « Je crois savoir ce que je dois faire. »[18]

Un virage s’opère, elle acquiert un point de certitude : savoir ce qu’elle doit faire.

On assiste alors au développement du travail photographique de Diane Arbus, si singulier, qui s’étend sur treize ans, de 1958 à 1971, de la fin de son partenariat avec Allan à la date de son suicide.

Que voulait-elle photographier ?

Que voulait-elle photographier ? Fondamentalement, elle veut photographier les « grands vaincus du monde »[19]. Les androgynes, les travestis, les clochards, les phénomènes de foire, les difformes, les tatoués, les drogués, les paumés, les insomniaques.

De temps à autre, un homme accepte de se faire photographier, pour autant, demande-t-il, qu’elle passe la nuit avec lui. Elle accepte, elle se fait objet de l’autre.

Pourquoi est-elle fascinée par ces « excentriques » ? Par les aveugles, par exemple ? — parce qu’ils ne simulent pas leur expression, parce qu’ils ne trichent pas. Ici, pas d’artifice, ici pas de faux-semblants, pas de cette irréalité qu’elle a éprouvée dans le magasin de fourrure de ses parents.

Elle veut photographier leur intimité, leur fragilité, leur authenticité. Elle veut photographier leur mystère, leur secret. Elle veut être là, sensible à leur tragédie et à leur solitude. Elle veut partager leur drame humain singulier. D’où les séquences de photos où on la voit d’abord photographier son modèle à l’extérieur, puis le photographier dans le salon, puis le photographier dans la chambre, femme ou homme quasi nu.

« On imagine qu’ils mentent, et, effectivement, ils mentent, ils exagèrent, ils dramatisent. Mais, soudain, on découvre le fond du gouffre au bord duquel ils vivent : c’est vraiment un trou noir qu’on a peine à imaginer. »[20]

Bref, que veut-elle photographier ? Derrière leur mystère, derrière leur secret, il y a un gouffre profond, il y a un trou noir — ce à quoi elle est elle-même confrontée.

On assiste aussi à un partage d’émotion avec ses modèles. Comme si l’émotion du modèle venait recouvrir ses propres émotions de détresse, de solitude, de tragédie humaine. Ce partage d’émotion peut se faire sur la longue durée. Elle photographiera des nudistes, avec qui elle se met nue et qu’elle fréquentera pendant cinq ans.

arbus1991ea412A Husband and Wife in the Woods at a Nudist Camp, N.J., 1963

Il en ira de même pour son dernier livre consacré aux handicapés mentaux. La série s’étend sur deux ans. Elle passe énormément de temps avec eux, participe à leurs fêtes, danse avec eux, se réjouit d’être leur reine.

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1958 – Séparation d’avec Allan

Et, 1958 est aussi la date de sa séparation d’avec Allan. Séparation, mais pas divorce : ils se séparent matériellement en 1958, ils ne divorcent juridiquement qu’en 1969. Ils continuent à partager leur labo photo, s’entraident pour développer leurs négatifs ou pour résoudre un problème technique.

A la fin de l’année, elle rencontre Marvin Israel, qui appartient lui aussi au monde de la photo et de l’édition, et qui devient son amant. Il succède pour une part à la fonction de point d’appui, de tuteur, qu’exerçait Allan. Elle utilise les mêmes expressions que celles qu’elle utilisait lors de sa relation avec Allan : « Marvin pense que…  Marvin dit que… », pensées de Marvin qu’elle reprend à son compte. Mais voilà, il est marié, il n’est pas disponible pour elle vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Plus tard, il deviendra directeur artistique de Harper’s Bazar et lui fera rencontrer Richard Avedon. C’est lui aussi qui l’encourage à poursuivre sa série sur les excentriques, lui apprend à recadrer une photo pour un résultat plus fort, qui mette en relief une existence particulière.

Mais quoi qu’il en soit, il n’est pas libre et la vie sexuelle et amoureuse de Diane Arbus va à la dérive. Début des années 60, elle accumule les aventures d’un soir, sans lendemain, sans honte aussi et sans pudeur.

Pourquoi la rencontre doit-elle aller jusqu’à l’acte sexuel ? Fondamentalement, parce que c’est la façon la plus rapide de rencontrer quelqu’un dans son authenticité. Là, elle est directement au-delà des faux-semblants. Quête d’aventures, goût pour l’étrange, qui la confronte d’autant plus à son propre vide, à sa propre étrangeté.

Elle dira à Peter Crookston, en 1967, qu’elle était devenue folle quand Allan l’a quittée et qu’elle s’était mise à coucher avec n’importe qui, juste pour tester, juste pour voir comment ça faisait.[21] Pour elle, c’était une exploration, une expérience supplémentaire.

Du fait de ce désespoir croissant, du fait de sa solitude profonde, du fait de ces idées noires qui l’envahissaient, elle parlait de plus en plus de suicide. Par exemple, après la mort de Marilyn Monroe ou d’Hemingway, elle dit, lors d’une conversation avec Joseph Mitchell, qu’elle aurait adoré « capter l’ombre du suicide » sur leur visage. Elle dit qu’il ne faut pas juger, que c’est un droit, que c’est un choix et « qu’il ne faut pas crier au déséquilibre ou à la folie. Que le suicide est là. Puis elle s’effondre, et dit : ‘A quoi ça sert de vivre?’ »[22].

Expositions

En 1965, les trois premières photos de Diane Arbus sont exposées au MoMa. Certaines personnes sont dégoûtées, et crachent dessus.

Fin 1965, Marvin Israel obtient qu’elle puisse donner un cours de photo.

1967, c’est la première grande exposition, avec Lee Friendlander et Garry Winogrand, intitulée « New Documents ». Elle se veut une autre approche de la photo que celle qu’Edward Steichen avait organisée vingt ans auparavant, « Family of man », et qu’ils trouvaient trop consensuelle. (Ce que je ne trouve pas du tout. Il y a de magnifiques photos dans ce volume de « Family of man », notamment celles de Dorothea Lange, Henri Cartier-Bresson, Werner Bischop, Margaret Bourke-White.)

Malgré le succès de l’exposition, la détresse de Diane s’accroît.

Le 14 mars 1968, elle a quarante-cinq ans, et ne supporte pas de vieillir. Elle a une hépatite qui l’épuise et l’amaigrit, et se demande si cette hépatite lui vient d’avoir couché avec des inconnus. Elle ne supporte pas son affaiblissement, a horreur de ses rides, de son visage émacié, de ses yeux creux, de sa peau grise qu’elle masque sous une épaisse couche de fond de teint.

Octobre 1968, elle écrit : « Le pire est que j’ai littéralement peur de sombrer dans la dépression […] Et c’est chimique, j’en suis convaincue. L’énergie, une forme particulière d’énergie, fuit de partout et je perds toute confiance en moi, même pour traverser la rue. »[23].

Ou encore, en novembre : «  J’ai beaucoup de hauts et de bas. Peut-être ai-je toujours été comme ça. Ce qui se passe en partie, c’est que je me sens pleine d’énergie et de joie et j’entreprends quantité de choses, ou je pense à ce que j’ai envie de faire et j’ai le souffle coupé tant je me sens exaltée puis, subitement, par fatigue, par déception ou quelque chose de plus mystérieux, cette énergie se volatilise et je me trouve harcelée, submergée, désemparée, effrayée par les choses mêmes que je pensais avoir tant envie de faire ! Je suis sûre que c’est un phénomène assez classique. »[24]

1969 – Divorce

1969, autre date importante, Allan demande le divorce, et va s’installer en Californie. Ils étaient séparés, ils sont maintenant divorcés. Ils ne partageront plus le labo, la chambre noire, et elle ne bénéficiera plus de ses conseils pour le développement de ses photos. Elle est désemparée. « Elle a l’impression de tout perdre, de toucher le fond, et de devoir tout reprendre à zéro. » Elle voit « la belle montagne de sa vie se transformer en désert. »[25]

Dans une lettre de 1970, elle écrit :

« Chère Carlotta, je me sens coupable de n’avoir jamais répondu à tes lettres. J’ai sombré dans un cafard terrible dont je suis sortie pour me retrouver dans un état de flottement étrange, un peu frivole, agréable, indolent et légèrement inquiet. Mais pas trop mal. […] Je consulte une psychiatre qui semble m’apporter beaucoup. J’apprends vraiment à vivre seule […]. J’imagine que c’est, assez bizarrement, le caractère définitif du départ d’Allan (pour la Californie) qui m’a tant ébranlée. Cela faisait un siècle qu’il était parti mais soudain ce n’était plus pour du semblant. C’était là […]. J’ai l’impression de devoir tout réapprendre, comment vivre, comment gagner ma vie, comment faire ce que je veux et ce que je ne veux pas, toutes sortes de choses du quotidien dont j’avais tendance à faire une montagne. Il semble que la question consiste en partie à couper les liens dans ma tête […][26]»

A une amie, elle confie qu’elle n’éprouve pas de colère, mais qu’une partie d’elle-même est parti pour la Californie[27].

A partir de ce moment-là, elle demande de l’aide, téléphone tous azimuts, veut savoir de l’une, qui a quitté son mari, comment elle a fait face à la solitude, demande à sa mère comment elle a fait pour sortir de sa profonde dépression, attend des autres un appui, que ce soit pour changer une serrure de son appartement ou signer un contrat de location — sinon elle se fâche, s’irrite, pleure, s’excuse.

Bref, quand son mari qui tenait le rôle de point d’appui, qui la conseillait, qu’elle aimait, quand son mari en vient à s’éclipser, juridiquement par le divorce et réellement par le déménagement, elle-même en vient alors à s’effondrer, à sombrer, à se perdre, à devoir tout réapprendre, à demander conseil aux amis, à accumuler des aventures sans lendemain — comme si au Un du mari, qui était un point fixe, venait se substituer une multitude d’amis, mais cette multitude ne vient pas apaiser l’angoisse qui la submerge ni colmater le trou dans lequel elle tombe.

Elle sombre, ne voit plus le but de tout ça, se retrouve sans énergie. Elle ne parvient surtout plus à se soutenir avec ses propres photos : « Mon travail ne compte plus maintenant. »[28] Quand on lui demande des photos pour organiser une exposition, elle répond : « Je n’ai rien à donner. »

Elle fait pourtant, pendant ces deux dernières années, un dernier projet, le fameux livre sur les handicapés mentaux.

En 1971, soutenue par Richard Avedon, elle constitue un porto-folio de dix de ses photos. Cinquante coffrets. Mais seulement six se vendent (Avedon en avait achetés deux).

Au milieu de l’été, fin juillet 1971, ses amis sont partis en vacances. Elle est seule. Elle se suicide.

Le rapport d’autopsie indique qu’elle s’est tailladée les poignets, qu’elle avait absorbé une forte dose de barbituriques. Dans la baignoire, son corps se décompose, sa peau verdit, ses cheveux s’en vont par plaques.

Sur la table, il y a son journal, où elle parle de son suicide, dit l’autopsie. Les trois dernières pages ont été arrachées. On ne les a pas retrouvées.

Jean-Claude Encalado

 

 

 

 

 

[1] Elisabeth Sussman et Doon Arbus, Diane Arbus : Une Chronologie, Editions de la Martinière, 2011, « Autobiographie de 1940, devoir de terminale, Fieldston school », p. 2.

[2] Ibid., « Entretien radiophonique de 1968 avec Studs Terkel sur la crise de 1929 », p. 3. (C’est moi qui souligne.)

[3] Ibid.

[4] Ibid., « Carte postale adressée à Marvin Israel, 4 mars 1960 », p.3-4.

[5] Ibid. « Autobiographie de 1940, devoir de terminale, Fieldston school », p.5.

[6] Ibid., « Entretien radiophonique de 1968 avec Studs Terkel sur la crise de 1929 », p. 8.

[7] Patricia Bosworth, Diane Arbus, Une biographie, édition du Seuil, 2007, p. 39.

[8] Sussman et Arbus, op. cit., p. 10.

[9] Sussman et Arbus, op. cit., p. 11.

[10] Bosworth, op. cit., p. 131.

[11] Bosworth, op. cit., p. 127.

[12] Bosworth, op. cit., p. 165.

[13] Sussman et Arbus, op. cit., p. 19.

[14] Sussman et Arbus, op. cit., p. 19.

[15] Bosworth, op. cit., p. 173.

[16] Bosworth, op. cit., p. 177.

[17] Ref ?

[18] Sussman et Arbus, op. cit., « Lettre à Bob et Lyn Meservey, vers 1957 », p. 19.

[19] Bosworth, op. cit., p. 195.

[20] Ref ?

[21] Bosworth, op. cit., p. 328.

[22] Bosworth, op. cit., pp. 283-284.

[23] Sussman et Arbus, op. cit., p. 111.

[24] Ibid., « Lettre à Carlotta Marshall , novembre 1968 », p. 111.

[25] Bosworth, op. cit., pp. 345-346.

[26] Sussman et Arbus, op. cit., p. 95.

[27]Bosworth, op. cit., p. 360.

[28] Bosworth, op. cit., p. 404.

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