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L'accord inventé par Scriabine, l'accord synthétique dit aussi l'accord mystique

L’accord qu’inventera Scriabine,  l’accord mystique

En 1900, au moment de l’écriture de la Symphonie n°1, première de ses trois symphonies, Alexandre Scriabine nous relate dans ses carnets une expérience qu’il a traversée quelques années plus tôt, qu’il a appelée « l’épreuve du désespoir ».

Scriabine écrit, écrit beaucoup sa vie durant, et ses carnets nous donneront de le suivre, de l’accompagner dans la traversée, puis l’issue de son étonnante épreuve.

Traduits du russe par Marina Scriabine, fille d’Alexandre, et publiés chez Klincksieck assez tardivement, en 1979. La version allemande des carnets, à laquelle je me référerai également, date elle des années 20 et il me semble qu’elle  apporte à la version française, un plus vif élan romantique, qui probablement ne répond pas beaucoup plus exactement de la langue russe, mais qui est peut-être plus proche de ce qu’on peut en ressentir sans la connaître, de son allant presque enfantin, de la vivacité de ses sonorités, de ses colorations – quelque chose de la jouissance de la langue nous en aura paru plus proche, plus vrai – à moins que ce ne soit l’étrangeté même de la langue allemande, étrangeté à mes oreilles belges, qui m’offre une matière plus perméable à l’étrangeté des propos de Scriabine.

De la révélation qui n’est pas venue (du Verbe)

Bref, revenons à lui. Quelle est la cause de cette épreuve du désespoir ? — Fondamentalement, une déception.

Il cherchait la vérité éternelle, il cherchait la beauté éternelle, il cherchait une Révélation du Ciel. Il l’attendait, rien n’est venu. Il n’y eut pas de révélation céleste. Il ne connut pas la vérité, ni de Dieu, encore moins des hommes.

Il chercha la consolation, mais tous les efforts qu’il fit pour suppléer au Rien qu’il a rencontré se révélèrent vains –  le texte de la traduction allemande des carnets nous dit : « Es waren fruchtlose Bemühungen, Nichtvorhandenes durch anderes zu ersetzen. »[1]

Pis : au-delà de cette rencontre du Rien, il éprouve avoir été l’objet maltraité par l’Autre.

« Qui que tu sois, toi qui m’as tourné en dérision, qui m’as jeté dans un cachot ténébreux, qui m’as émerveillé pour me désenchanter, toi qui m’as donné pour me reprendre, toi qui m’as comblé de caresses pour me torturer — je te pardonne et ne murmure pas contre toi. Je suis tout de même vivant, malgré tout, j’aime la vie, j’aime les hommes. Je les aime encore plus parce que par toi, ils ont souffert (ils ont expié).

Je vais leur annoncer ma victoire sur toi et sur moi. Je vais leur dire qu’ils n’espèrent plus en toi, et qu’ils n’attendent rien d’autre de la vie en dehors de ce qu’ils peuvent créer eux-mêmes et pour eux-mêmes. Je te remercie pour toutes les horreurs de tes épreuves, tu m’as donné de connaître ma force infinie, ma puissance illimitée, mon invincibilité. Tu m’as donné le triomphe. Je vais leur dire qu’ils sont forts et puissants, qu’il n’y a pas de quoi se lamenter, qu’ils n’ont rien perdu. »[2]

Cet Autre l’a déçu, tourné en dérision, emprisonné, torturé. Et c’est depuis cette position de torturé qu’il répond à cet Autre mauvais, et triomphe de cette épreuve effroyable.

Comment caractérise-t-il cette victoire ? Il a découvert, par cette épreuve, sa propre force, sa propre puissance, infinie et illimitée. Il a découvert qu’il n’y avait pas à espérer en cet Autre, qu’il n’y avait rien à attendre de Lui, que ce qu’il attendait et espérait, il avait à le créer, et à ne compter que sur lui-même.

A la Révélation qui vient (de la jouissance, de l’extase)

Cette trouvaille, le pouvoir infini de sa création propre, cette victoire sur l’Autre méchant, il veut l’annoncer aux hommes, à tous ceux qui ont souffert de ces déceptions et de ces tortures, à ces hommes qu’il aime et qu’il veut sauver.

Scriabine et sa seconde femme, Tatiana Schloezer, en 1909

Scriabine et sa seconde femme, Tatiana Schloezer, en 1909

Scriabine se pose alors la question de savoir en quoi consiste la faculté de créer, comment opère le processus créateur.

Ce processus se veut tellement détaché de l’Autre, que Scriabine en vient à poser que la création est entièrement du ressort de la volonté libre du sujet, qu’elle est pur jeu de l’activité du sujet — au point que le monde même n’existe pas sans elle, qu’il est en est entièrement son produit.

« La création ne peut être expliquée. Elle est la plus haute représentation (concept), car elle produit tous les concepts. La création, c’est la distinction. (…) Mais par là, je n’explique pas la création. Tout est ma création. Mais elle-même n’existe que dans ses productions, elle s’identifient absolument à elles. Je suis rien. Je suis uniquement ce que je crée. Tout ce qui existe, existe seulement dans ma conscience. Tout est mon activité, laquelle à son tour est uniquement ce qu’elle produit. C’est pourquoi on ne peut pas dire que le monde existe. (…) Le monde est le processus de ma création. (…) Rien n’existe, rien ne se crée, rien ne s’accomplit : tout est jeu. [Nichts ist wirklich, nichts wird erschaffen : alles ist nur Spiel.] Et ce jeu est la plus haute, la plus réelle réalité. [Aber dieses Spiel ist — die höchste wirkliche Wirklichkeit.] Tout est, en tant que ma libre et unique activité, et rien en dehors d’elle. Et elle-même est un jeu. [Alles ist meine freie und einige schöpferische Tätigkeit, ausser welcher es nichts gibt. Und die selbst ist — Spiel.]»[3]

Comment en vient-il donc à traiter cet Autre mauvais et l’objet torturé qu’il est ? — En posant que tout est création, que tout est jeu, que tout est fonction de l’activité infinie de la volonté du sujet. Le réel est entièrement fonction de la « fantaisie » du sujet, de son caprice. Et cette fantaisie peut aussi bien être celle de la musique. Et quand il s’agit de musique, de création musicale, ce jeu, cette fantaisie, est la musique. Et il s’agit bien avec elle de « la plus haute, la plus réelle réalité.

Il réduit l’Autre mauvais à néant, s’extrait de la place d’objet maltraité, pour occuper une autre place – on verra laquelle, qui lui servira d’assise subjective -, et veut annoncer à la terre entière cette trouvaille qu’il vient de faire.

Dans le carnet suivant, qui date de 1905, cinq ans plus tard, Scriabine revient sur cette épreuve du désespoir, et définit davantage cet Autre mauvais.

« Levez-vous contre moi, Dieu, Prophètes, éléments. Comme tu m’as créé par la puissance de la parole, Saboath, si tu ne mens pas, alors je t’anéantis par la force de ma volonté et de ma pensée. Tu n’es pas et je suis libre. (…) Tu voulais engendrer en moi la crainte, tu voulais me couper les ailes. Tu voulais couper en moi l’amour de la vie, c’est-à-dire aussi des hommes. Mais je ne te laisserai pas accomplir cela ni en moi ni dans les autres. Si je communique à l’univers un seul grain de ma béatitude, il jubilerait pour des siècles. »[4]

Tu m’as créé par la puissance de la parole, de Toi, j’ai attendu la Révélation, la Vérité, la Beauté, je n’ai trouvé que Rien. Tu n’as été d’aucune consolation, tu as voulu m’annihiler. Cela, je l’ai traversé, et j’ai trouvé le Jeu, et ce jeu, cette fantaisie de ma création, je peux en communiquer, en révéler la béatitude au reste du monde qui en jouira infiniment.

Quelques pages plus loin, il poursuit :

« Peuples, épanouissez-vous, créez, reniez-moi et levez-vous contre moi. Levez-vous contre moi, éléments ! Je vous ressuscite, terreurs du passé, tous les monstres, toutes les images horribles, répugnantes, et je Vous donne le plein épanouissement. Essayez de m’engloutir, gueules béantes de dragons, serpents, enserrez-moi, étouffez-moi, et mordez-moi ! Tout et tous, essayez de m’anéantir, et quand tout se sera levé contre moi, alors je commencerai mon jeu. En aimant, je vous vaincrai. Je donnerai et je prendrai. Mais je ne serai jamais vaincu tout comme je ne vaincrai jamais. (…) Vous serez en moi libres et divins. Je serai votre Dieu. »[5]

Ce que ce second carnet accentue, au-delà du jeu de la création libre qui permet au sujet maltraité de se détacher de cet Autre mauvais, c’est la mission que Scriabine se donne alors : éclairer les hommes trompés, sauver les peuples opprimés : « Je suis venu vous révéler le secret de la vie, le secret de la mort, le secret du Ciel et de la terre. » En quoi consiste ce secret ? — que rien n’existe qui ne soit le produit d’un jeu, que rien n’existe qui ne soit fonction des facultés du sujet.

Scriabine, découvrant cela, éprouve alors une série de sensations : joie, béatitude, délices, volupté, extase !

Et quasi mégalomaniaque, il écrit :

« Ô vie, ô élan créateur, vouloir qui crée tout, tu es tout. Tu es béatitude de la douleur (souffrance) comme tu es la béatitude de la joie. [die Wonne des Glückseligkeit] (…) Je suis libre. Je ne suis rien. Je veux vivre ! Je veux le nouveau, l’inexploré [Niedagewesenes : ce qui n’a jamais été là]. Je veux créer librement. Je veux créer consciemment. Je veux être au sommet [die höchsten Höhen will ich erreichen]. Je veux charmer par ma création, par ma merveilleuse beauté [durch meine göttliche Schönheit]. Je veux être la lumière la plus éclatante, le plus grand (unique) soleil, je veux éclairer (l’univers) de ma lumière, je veux tout absorber (tout), inclure dans mon individualité. Je veux donner (au monde) la volupté. Je veux posséder le monde comme une femme. J’ai besoin du monde. Je suis entièrement les sentiments que je vis, et par ces sentiments, je crée le monde. (…) Vous n’êtes pas, seul existe le jeu de ma fantaisie, libre et unique qui vous crée et vous observe [Ihr seid unwirklich, wirklich ist nur das Spiel meiner freien und einzigen Phantasie.] (…) Je ne suis rien. Je suis seulement ce que je veux. Je suis Dieu [Ich bin Gott]. L’univers est mon jeu, le jeu des rayons de mon rêve [meiner Sehnsucht]. »[6]

Par l’activité de sa volonté libre, par le libre jeu de sa création infinie, Scriabine découvre un fondement à son être : Je suis ! Et qu’est-il ? Je suis la vie, la liberté, le désir, la passion, la sensation, le monde — Je suis Dieu ! Et cela est le produit de ses sensations, de sa création, de son Sehnsucht.

 « Ne crains pas le vide sans fond [Fürchte dich nicht vor dieser grundlosen Leere]. Tu veux voler ? Vole, comme tu veux et où tu veux, autour de toi c’est le vide. »[7]

Il a pu ne pas sombrer dans cet abîme en créant ce qu’il appelle une « fantaisie », où il s’identifie au Dieu créateur de toutes choses. Et depuis cette trouvaille, où tout dépend de lui, il peut annoncer sa mission égo-mégalomaniaque :

« C’est accompli ! Ce que le monde a attendu avec tant d’angoisse pendant des siècles, je l’ai trouvé et je l’ai trouvé en moi. Quelle félicité me remplit ! Vous, spectres minables et ridicules de mes souffrances. Vous, images de ma jeunesse si bassement courbées, effrayantes et opprimantes. Toi, souffrance vaincue. Qui peut tuer en moi cette joie infinie ! »[8]

En quoi consiste sa mission ? Ayant conçu que ce vide est la cause de sa liberté, ayant vécu cette révélation que rien n’existe qui ne soit de sa création, ayant éprouvé en lui cette sensation infinie de volupté, il veut alors annoncer sa trouvaille aux hommes, et conduire le monde à cette extase :

« La vague de mon être submergera le monde. Je naîtrai dans votre conscience en tant que désir insensé de béatitude sans limites [unsinniger Wunsch grenzeloser Wonnen]. Enivrés de mon parfum, exaltés par mes caresses, (…), alanguis par la douce tendresse de mes attouchements, brûlés par les éclairs de ma passion, vous sentirez ce luxuriant épanouissement de vos rêves [Sehnsucht]. Je serai la réponse omni-consolatrice (vivifiante) et la négation créatrice de tout. Je serai le combat. Et chacun éprouvera la montée infinie de la puissance divine, de la libre puissance. Et chacun se soulèvera contre tout. Et cette lutte est devenue amour (caresse merveilleuse [göttliche Liebkosen]). Dans l’esprit (les hommes), la crainte disparaîtra. Et les morsures des panthères et des hyènes ne seront que (exaltation) caresses nouvelles, nouveau tourment, et le dard du serpent qu’un baiser consumant. Et l’univers retentira du cri joyeux : Je suis, et ce temple de volupté sera consumé. Et dans cette étreinte, dans ces baisers, dans ce feu, tu brûleras si merveilleusement — Je brûlerai. »[9]

Bref, cette extase où nous conduit Scriabine, correspond aussi à un embrasement général !

 

 

Bibliographie :

Alexandre Scriabine, Notes et réflexions, Carnets inédits, Traduction du russe, introduction et notes par Marina Scriabine, Paris, Editions Klincksieck, 1979.

Alexander Skrjabin, Prometheische Phantasien, Traduction du russe et introduction par Oskar von Riesemann, Stuttgart et Berlin, Deutsche Verlag-Anstalt, 1924.

Manfred Kelkel, Alexandre Scriabine, Un musicien à la recherche de l’absolu, Fayard, Librairie Arthème Fayard, 1999.

Boris de Schloezer, Alexandre Scriabine, Traduction du russe par Maya Minoustchine, Introduction de Marina Scriabine, Paris, Librairie des cinq continents, 1975.

Notes :

[1]              Alexander Skrjabin, Prometheische Phantasien, Traduction du russe et introduction par Oskar von Riesemann, Stuttgart et Berlin, Deutsche Verlag-Anstalt, 1924.

[2]              Alexandre Scriabine, Notes et réflexions, Paris, Klincksieck, 1979, p. 6. Traduit du russe par Marina Scriabine.

[3] Ibid., p.12.

[4] Ibid., p. 24-25.

[5] Ibid., p. 33-34.

[6] Ibid., p. 17.

[7] Ibid., p. 36.

[8] Ibid. p. 24.

[9] Ibid., p. 43.

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