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cioran

Né en Roumanie en 1911. Son père était prêtre, sa mère femme au foyer. Il fait des études de philosophie. Il vient vivre à Paris en 1937, change de langue, et commence à écrire en français. Par là, il quitte le Roumain qu’il a été.

Il a écrit plusieurs ouvrages fort connus, notamment le Précis de décomposition et surtout De l’inconvénient d’être né. Toutefois, ce n’est pas de ce livre là que je vous parlerai, mais plutôt de ses notes intimes qui n’ont été publiées qu’après sa mort, notes qu’il écrivait dans différents cahiers, et dont une première partie a été publiée en 1997, deux ans après sa mort. Ces notes publiées vont de 1957 à 1972. Quinze ans donc. La suite a été achetée par une brocanteuse, et rachetée par un riche collectionneur roumain qui en a fait don à un musée roumain.

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Quand on ouvre ces Cahiers, on constate qu’il ne parle que d’une chose : du désespoir. Il nous décrit les causes de son désespoir, et la façon dont il a essayé de le traiter.

Il part de là : il lui manque un point d’appui, il lui manque quelque chose en quoi croire, il lui manque la foi, bref, il lui manque des semblants pour supporter sa vie.

« Je ne sais pas quand, à quel âge, quelque chose s’est brisé en moi, qui détermina le cours de mes pensées et le style d’une vie inaccomplie ; ce que je sais est que cette brisure dut avoir lieu assez tôt, au sortir de l’adolescence … »

« Je devais avoir 16 ans, lorsque j’ai commencé à me méfier de la vie. »

Il cerne qu’il y a eu, pendant son adolescence, une brisure, un manque, et il ne sait pas quoi inventer là.

Il pourrait croire en quelque chose. Il a lu les mystiques, il a été attiré par leur foi ardente, l’amour de Dieu, mais il sent bien qu’il n’y a pas accès. Ce qui est possible pour eux, ce qui a valu pour eux comme point d’invention et point d’appui, est impossible pour lui.

Pis : ce à quoi d’autres croient, lui ne voit là que mensonge, tromperie, illusion, simulacre. Là, réside son scepticisme, son doute corrosif, qui l’empêche d’investir des semblants qui pourraient le soutenir.

« Certitude d’être un non-appelé. … L’autobiographie de Thérèse d’Avila — combien de fois l’ai-je lue ? Si je n’ai pas attrapé la foi après tant de lectures, c’est qu’il était écrit que je ne l’aurais jamais. … Weltlosigkeit … Seigneur, ayez pitié de ma stérilité, secouez mon esprit absent, assistez-moi dans cette extrémité d’abandon et d’engourdissement. … Le livre selon mon âme : une Imitation sans Jésus. … Seigneur, pourquoi n’ai-je pas la vocation de la prière ? … Je conçois les moyens de me sauver, mais ces moyens, je ne les ai pas… Pour faire œuvre, il faut un minimum de foi — en soi-même ou en ce qu’on fait. Mais quand on doute de soi et de ses entreprises, au point que ce doute s’élève au rang d’une croyance ! Foi négative et stérile … Il faudrait que je sorte de là, il faudrait que je prie … »

 Et souvent, il y a chez Cioran une amorce de prière, une velléité, mais il sent qu’elle est tout à fait impuissante. Prier, s’adresser à quelqu’un qui pourrait le sauver, comme font les croyants, les mystiques ? — il ne le peut.

 « Tous mes problèmes auraient pu être résolus, si j’avais su m’ancrer dans une foi quelconque. Mais croire n’entre pas dans mes possibilités. C’est que croire vraiment, c’est aimer; or, aimer, je ne puis. »

D’où une sensation de désespoir, de vide d’être, vide de sens, et de pente au suicide.

«  Tout ce que je fais me paraît sans nécessité. »

Alors, il en vient à se définir, par rapport à l’Autre, comme « non appelé par Dieu », comme « abandonné », « seul ».

A défaut de Dieu, à défaut de foi et de croyance, à défaut de la solution des mystiques qu’il envie, sans point d’appui donc, il en vient aussi à définir son être d’objet : « crachat du Diable », « chiffe », « roulure », « déchet », « cadavre », etc.

« Nous n’adoptons pas une croyance parce qu’elle est vraie, mais parce que nous en avons besoin et qu’une force obscure nous y pousse. Que cette force nous fasse défaut – le scepticisme est là. »

Là, dé-sespoir, là, dé-croyance. Ce qui me paraît important avec ces sujets, Cioran, Rothko, Kierkegaard, etc., c’est que le point d’appui, le point d’ancrage, le point d’invention, est une affaire mixte entre religion et éthique : c’est un effort du sujet, c’est un investissement, c’est une adhésion à quelque chose, qui est de l’ordre d’un credo, d’un : j’y crois. Mais lui, Cioran, ne parvient pas à faire ce pas. Il est rongé par le doute, par le scepticisme. D’où sa question : Comment sortir du scepticisme? Que doit-il modifier dans sa disposition?

« Ce n’est pas par le raisonnement qu’on sort du scepticisme, c’est par un acte de volonté, par une décision instinctive. (C’est une certitude pour moi que je ne sortirai jamais du doute, quelle que soit mon « évolution ».) Car c’est physiologiquement que j’ai attrapé le pli sceptique. »

« Le sceptique en moi refoule de plus en plus le mystique (si tant est que je puisse employer ce mot quand il s’agit de moi). Mes doutes sont des réalités, alors que, en fait de prière, je suis moins qu’un velléitaire. Je suis sceptique par physiologie, par hérédité, par habitude et inclination, et par goût philosophique aussi ; tout le reste, l’absolu et ce qui s’y relie, je n’y accède que par certaines failles de ma nature, ou par des éclipses soudaines de ma clairvoyance desséchante. »

« Je suis aboulique. … J’ai soif d’énergie. … Jusqu’à présent, j’ai parlé d’impasse; je n’en parle plus, j’y suis. … N’ayant pas trouvé l’art de me supporter, comment aurais-je appris celui de supporter le monde? C’est toujours en nous que réside le mal. »

Le fait qu’il ne parvient pas à croire à quelque chose, le fait qu’il ne parvient pas à investir une illusion, un simulacre — ce que nous appellerions : un semblant —, a des effets sur sa volonté, sur son « agir » : a-boulie, manque de volonté, manque d’énergie.

« Tout le mystère de la vie réside dans l’attachement à la vie … J’ai beau chercher ce qui pourrait me réconcilier avec la vie… Jamais homme ne fut plus désarmé que moi devant la vie … Je suis né démuni. … Malédiction qui pèse sur la vie en tant que vie … Je suis porté à l’exagération par volonté de sortir de mon marasme … »

« Je cherche un point fixe, et ne trouve qu’incertitude et fange, et un incoercible délire. »

Sans point d’appui, sans croyance en un semblant, sans Autre, il se retrouve seul, désespéré, triste.

« Au milieu du désarroi, la certitude absolue de ma solitude. »

 En même temps, je repère que quand le sujet rejette les semblants de l’Autre, quand il n’y croit pas, je constate non seulement qu’il réduit son être à un déchet, à un crachat, mais mieux : qu’il est alors objet de l’Autre.

« Quel Dieu s’acharne contre moi ? … Être malade, c’est comme si une force invisible nous donnait des gifles sans arrêt. … On a dû jeter un sort sur moi. Je suis ensorcelé. On me tient. Mais qui me tient ? … Je reste au fond étendu en proie à mille tortures … Sensation de sombrer, de couler sans retour, sans rémission, de toucher le fond du rien… »

 

«  Ce matin, je me suis senti prisonnier de démons. l’Enfer est à portée de main. »

 

1°/ le sujet ne parvient pas à investir des semblants. Il est confronté au trou dans l’Autre.

2°/ Il cerne son être d’objet : il est déchet.

3°/ Il est objet de l’Autre, de la volonté mauvaise de l’Autre.

 

Essayons maintenant de cerner son désespoir, ou encore plus précisément : sa tristesse. Et en quoi, nous pouvons dire qu’effectivement, c’est un péché, c’est une faute morale ? Certes, la faute morale, c’est de ne pas se repérer dans la structure, mais je constate que, plus fondamentalement, qu’il pèche, qu’il commet une faute morale qui consiste en ceci : il jouit de son statut d’objet déchet. Cioran décline cela au fil des ans. Voici un florilège de citations qui nous permettent de cerner cela : jouissance du déchet.

Il dit, reprenant en cela un propos de théologien, que sa tristesse est un péché. « Je sais que la tristesse est un péché, mais je n’y puis rien, je n’ai aucun moyen pour la surmonter. D’ailleurs, quand elle n’a aucune cause évidente, elle se nourrit d’elle-même, elle puise à sa propre source. A vrai dire, elle n’est pas un péché mais un vice. » Ah, elle se nourrit d’elle-même ; elle est un vice !

Ou encore : « La tristesse, qui est devenue chez moi un état permanent, est le grand obstacle à mon salut. […] Elle est complaisance dans la déchirure et dans l’inconsolation. » Complaisance !

Ou encore : « Je suis ivre de ma déchéance. » Ivre !

Ou encore : « Le contentement secret qu’on ressent lorsqu’on se croit abandonné par les dieux. » Contentement !

Ou encore : « Je lis le Journal de l’année de la peste par Daniel Defoe. Un livre plein d’horreurs, telles que je les aime, à la mesure de mes besoins. Je m’épanouis dans le noir, dans tout ce qui évoque mon insatiable tristesse. » Épanouissement !

Ou encore : « Je n’apprécie un livre que par le trouble, le poison qu’il verse en moi. » Être empoisonné !

Ou encore : « La vie me semble beaucoup plus tolérable depuis que j’ai accepté mon indignité comme un fait sur lequel il n’y a plus à revenir. » Indigne !

Eh bien, je pense que ce qui le soutient et qui est en même temps sa faute morale, son péché, c’est la jouissance qu’il tire d’être cet objet indigne, ce déchet, ce crachat du diable, cette chiffe, cette roulure. Là, il existe, mais déchu.

« J’aime la défaite. »

« J’ai beau m’opposer à ma tristesse, c’est toujours elle qui a le dessus. »

Ça dit : La jouissance est plus forte que le semblant. Mais ça dit aussi, là le sujet est responsable, là le sujet choisit, et il préfère ne pas renoncer à cette jouissance. Eh bien, là est sa faute, là est son péché.

Et il en tire un certain orgueil. Pas plus solitaire que moi, pas plus désespéré que moi, pas plus déchu et détrompé que moi. Je suis le plus lucide, moi je sais que ce à quoi les autres croient n’est qu’illusion et mensonge. Péché d’orgueil !

Il s’excepte du lot des castrés, des croyants au nom-du-père, il est l’au-moins-un, mais qui du coup l’isole des liens sociaux.

Alors, déchet de l’Autre, seul et désespéré, pourquoi ne s’est-il pas suicidé ? Qu’est-ce qui l’a retenu de commettre l’acte suicidaire ? Qu’est-ce qui l’a retenu de passer à l’acte ?

Il le dit : c’est l’idée du suicide, le fait qu’il pouvait se donner la mort, qu’elle était en son pouvoir. Il voit là comme une maîtrise de la mort.

Mais je pense qu’il y a autre chose, et qui est son goût pour la langue française, pour la prose, pour le style. Et plusieurs fois, il le dit : il doit son salut, à la langue, voire à la grammaire, à la correction de l’écriture.

Jean-Claude Encalado

 

 

A développer : — 2*/ Tristesse et péché. Jouissance orgueilleuse d’être le déchet. — 3*/ la musique religieuse. Händel, Bach. Extase. Transport. — 4*/ la langue française, la prose, c’est mon salut.

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