Zurbarán, Thérèse d'Avila, Cathédrale de Séville

Zurbarán, Thérèse d’Avila, Cathédrale de Séville

Antérieur au Chemin de la perfection qui date de 1571 et qui sera le premier livre publié de sainte Thérèse d’Avila, Le livre de la vie, écrit entre 1560 et 1565, n’en était pas un à proprement parler puisqu’il s’agissait d’une commande, d’un rapport que Sainte Thérèse d’Avila a remis à ses différents supérieurs, à ses confesseurs, voire à ses inquisiteurs.

Dans ce premier écrit, Sainte Thérèse d’Avila décrivait ce qu’elle avait éprouvé dans son corps — à savoir : une manifestation du divin, ainsi que les affects de joie et de béatitude qui accompagnaient cette manifestation. Profondément subjectif, ce livre nous faisait part de ses hésitations, allant du doute (était-ce une intrusion du démon ?) à la certitude (non, c’était bien une manifestation de Dieu). On sentait un sujet qui ne sait pas, un sujet qui s’interroge, un sujet divisé.

Or, à partir du moment où son expérience est reconnue par les inquisiteurs comme expérience mystique, à partir du moment où elle peut fonder, avec la permission du Saint-Siège, d’autres monastères pour ses sœurs carmélites, le ton va changer, l’énonciation se préciser, la position subjective s’affirmer. L’on passe d’un sujet divisé à un sujet qui sait, un sujet qui a trouvé une assise.

Dès lors, Le chemin de la perfection viendra décrire la façon dont une femme transforme son expérience mystique en savoir… institutionnel. Elle a éprouvé ce qui était plus grand qu’elle, elle a aimé ce qu’elle ne pouvait comprendre ni imaginer, et elle pressent maintenant ce qu’il faut faire pour recevoir la Grâce divine. C’est cela qu’elle veut enseigner à ses sœurs, à celles qui veulent la suivre dans ce nouveau monastère.

toile-ste-therese-d-avila-2L’écriture de ce livre n’est soumise à aucune obligation, à aucune contrainte. Elle l’écrit sans savoir ce qu’elle va écrire, elle l’écrit sans plan préétabli. Mais cet écrit se fait sur fond d’urgence subjective. Il y a urgence.

Le XVIème siècle est le siècle d’un profond ébranlement de l’échafaudage de l’élaboration chrétienne. C’est le siècle des guerres de religion, de l’opposition croissante entre protestants et catholiques.

Elle ne peut supporter ce spectacle des guerres de religion, le monde est en feu, son cœur se brise de douleur, elle ne sait que faire, s’en remet à Dieu, et pousse ses sœurs à s’abandonner complètement au Créateur, à Lui remettre entièrement leur volonté propre, à se détacher du siècle, de ces « créatures ». Le seizième siècle est le siècle des  guerres de religion, et Thérèse d’Avila transforme son expérience mystique, pourrait-on dire, en expérience politique, voire en combat militaire.

« Nous pouvons mourir, oui ; mais être vaincu[e]s, jamais ! »

Elle supplie que le Seigneur vienne en aide auprès des âmes protestantes qui s’égarent,  lui demande qu’Il ne permette pas que de tels maux s’étendent dans la Chrétienté, et qu’enfin Sa lumière vienne dissiper les ténèbres.

Ensuite, elle veut elle-même réformer le monastère dans lequel elle a vécu, une réforme qui va dans le sens de plus de pureté, de plus de dureté, de plus de pauvreté et d’humilité, réforme qui donnera  naissance à l’Ordre des Carmes Déchaussés (par rapport aux mitigés, les doux).

Bref, elle écrit ce livre pendant cette période de grand ébranlement religieux, une élaboration qui vient en réponse à cet ébranlement.

On distingue trois parties dans ce livre :

  • la première parle de l’ascétisme,
  • la seconde développe les différentes formes d’oraisons – vocale, mentale et contemplative,
  • la troisième commente la prière qui s’intitule « Notre Père qui êtes aux cieux… »

Fondamentalement, elle pose les conditions qui permettent de rejoindre le divin. Conditions nécessaires mais insuffisantes, puisque, en dernière instance, le don de la Grâce revient à Dieu. C’est lui qui pose librement, gratuitement, cet acte ultime.

que rien ne te trouble

La première condition est négative, restrictive : Il y a à « ne pas » … Il y a à « se garder de »; il y a à « résister à » ; il y a à « vaincre » ; il y a à « se détacher de »

Il y a à pratiquer le jeûne, à observer la discipline, à faire régner le silence. Il y a à se détacher des bien matériels, à rompre les liens d’affection, que ce soit avec ses parents ou avec les autres sœurs. Car même là, même dans cette caritas, dans cet amour de la prochaine, peut s’insinuer le diable et les tentations du péché charnel.

Il y a à porter un remède à ces amitiés particulières qu’elle a elle-même vécues dans son propre monastère (puisqu’elle était tombé amoureuse d’une autre sœur) : que les sœurs s’isolent, qu’elles demeurent seules dans leur cellule, que chaque sœur s’habitue à la solitude et à l’oraison.

Il y a à se détacher de tout attachement, trop naturel, trop sensible, que ce soit avec les autres sœurs, avec la supérieure, voire avec son confesseur. « Qu’elle ne s’attache pas à un confesseur qui ne soit pas un grand serviteur de Dieu. » D’où la question que sainte Thérèse se pose : quels hommes peuvent rentrer dans le monastère ? Beaucoup ne peuvent y avoir accès, alors même qu’ils appartiennent à la hiérarchie ecclésiastique…

Cet amour sensible doit être nié, et sublimé en amour parfait, en un amour qui réponde à l’appel du Maître, en un amour dont les yeux sont fixés sur l’Époux, le Christ. Au regard de cet amour infini, les plaisirs de la créature, l’amour fini, ne valent pas grand chose. Elle n’a rien à perdre de ce qui est sensible et temporaire, et tout à gagner de ce qui est spirituel et durable, céleste et divin.

Il n’y a pas à aimer ces choses misérables telles que le corps, car aimer de telles choses, c’est comme « chérir une ombre », c’est comme « s’attacher à quelque chose de sans poids ».

« Les personnes parfaites ont foulé aux pieds tous les biens et tous les plaisirs que le monde peut leur procurer. Leur joie est de telle nature, qu’elles ne peuvent la goûter qu’en Dieu. »

Celle qui a goûté cet amour de Dieu méprise la mort temporelle, rejette les misérables affections de la terre, et se voit enrichie de biens célestes. « Les sœurs sont prêtes à sacrifier mille fois leur vie… »

« L’amour spirituel semble à l’image de celui que Jésus a eu pour nous : un amour infini. Tel est l’amour, dit sainte Thérèse, que je voudrais voir en vous. »

Bref, que les biens, les liens, l’affection, la tendresse, l’amour, soient réservés à votre divin Époux.

« Se détacher de tout le créé. Se donner tout entières et sans réserve à Celui qui est tout. »

Cette disposition subjective décidera si oui ou non la sœur est digne de rentrer dans le monastère. Si une sœur n’est pas capable de cela, qu’elle n’entre pas dans ce monastère. Si une sœur ne vise que sa satisfaction personnelle, qu’elle ne reste pas dans ce monastère — elle n’est pas faite pour cette maison !

Par contre, si elle veut être l’Épouse du grand Roi, si elle veut rentrer dans le Royaume de son Époux, et jouir de ses délices, alors cela implique qu’elle prenne sur elle une part des affronts, des supplices, des souffrances, des injustices, des persécutions dont cet Époux a été l’objet.

Car si Dieu, par humilité, a envoyé son fils pour racheter les fautes des hommes, si, par amour, il l’a sacrifié, alors elles Lui sont redevables de cet acte.

Les sœurs que Thérèse d’Avila accueille dans la maison qu’elle crée, doivent ainsi s’appliquer à contenter, à satisfaire, à plaire à Dieu. Et Dieu, en retour, favorise l’âme qui s’est fermement résolue d’être toute à Lui.

Tel est le chemin de la perfection.

Mais en même temps, elle se sent indigne, se sait pécheresse, et s’inquiète : comment se fait-il que le Christ aime une créature aussi mauvaise qu’elle. C’est dire que la perfection n’est jamais définitivement atteinte. C’est dire que le sacrifice est à actualiser constamment.

Jean-Claude Encalado

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