Mots-clefs

, , ,

l'extase de sainte therse le bernin-1024x768

[Séance du 3 novembre 2015]

 

Ce que je vise, c’est  l’invention esthétique (qui traite les sens), pragmatique (qui passe par un faire) et sinthomatique (qui stabilise le nœud du sujet) au cœur de l’expérience des artistes et de celle des mystiques.

J’ai d’abord interrogé les artistes, aujourd’hui les mystiques, tenaillé par la même question : quelles ont été leurs inventions, quelles ont été leurs trouvailles, et en quoi ces trouvailles venaient à  «traiter » quelque chose.

Les années précédentes, nous avons travaillé, et nous nous sommes laissés travailler par Antonin Artaud, Francis Bacon, Samuel Beckett, Maurice Blanchot, Pascal Dusapin, Stéphane Mallarmé, Clarice Lispector, Catherine Millet, Amélie Nothomb, Sylvia Plath, Francis Ponge, Barbara Pym, Alexande Scriabine, Virginia Woolf, etc. Avec Jean-Louis Aucremanne, Léonce Boigelot, Marie Françoise Demunck, Maud Ferauge, Bernard Hubeau, Philippe Hunt, Ginette Michaux, Claire Piette, Jean-Luc Plouvier, Patricia Seunier, Pascale Simonet, Maria Peres Sueli, Thierry Vanden Weyngaert. C’est vous dire que ce séminaire se fait à plusieurs.

L’année dernière, nous nous sommes progressivement tournés vers les femmes, spécialement vers les femmes mystiques, Hadewijch d’Anvers, Angèle de Foligno. Et le mois dernier, ici même, lors la première soirée de l’ACF, nous avons invité Véronique Lévy à venir nous parler de son expérience, qu’elle décrit dans son livre Montre-moi ton visage.

Je me suis tourné vers elles, et nous allons nous tourner vers d’autres, car j’ai constaté que certaines mystiques développaient elles aussi une solution singulière, une invention sinthomatique, qui leur permettait de «tenir» en tant que sujet.

Leur invention singulière nous révèle certains points de la structure subjective autres que ceux auxquels les artistes nous avaient rendus sensibles.

C’est ce que nous aurons à montrer cette année. J’espère en effet pouvoir montrer alors, alors seulement, après ce détour, que le concept de « psychose », terme psychiatrique par lesquels certains accablent tous ces inventeurs, terme construit négativement par rapport au concept de névrose, est beaucoup trop large.

Dans la névrose, il y a l’opération du Nom-du-Père, il y a la castration, la manque phallique, il y a la perte de l’objet, il y a le fantasme, il y a le désir du sujet comme manque articulé au désir de l’Autre, etc. Et l’on a construit le concept de « psychose » — entre guillemets, pour dire qu’il est flou —, la structure subjective du «psychotique»  — entre guillemets — négativement par rapport à la structure subjective du névrosé : là, il n’y a pas l’opération symbolique du Nom-du-Père, il y a forclusion paternelle ; là, il n’y a pas de castration du sujet, il y a forclusion phallique ; là, il n’y a pas de séparation de l’objet, il y a non extraction de l’objet pulsionnel ; là, il n’y a pas de fantasme articulé à cet objet ; là, il n’y a pas de sujet comme marque articulé au désir de l’Autre, le sujet au contraire est objet de la volonté de jouissance mauvaise de l’Autre. Etc.

Et par rapport à tous ces « Il n’y a pas… », par rapport à tous ces trous, le sujet doit inventer, doit suppléer ; et l’on parle alors de « suppléance » dans la psychose. C’est dire que la structure de la psychose est construite, négativement, par rapport à la structure de la névrose.

Je me pose la question de savoir s’il est pertinent de construire une structure subjective, la structure de la psychose, négativement, en rapport avec une autre structure, la structure de la névrose ?

C’est donc contre ce qui me semble être une faute logique, une objection conceptuelle, intellectuelle, que j’en viens aux artistes, aux mystiques, voire aux analysants, éclairé par la pratique psychanalytique, afin de cerner ce qu’il en est de leur invention singulière, et en quoi ces singularités nous permettent de construire autrement leur expérience que négativement. D’où notre goût pour les singularités.

Il nous faudra donc tenir en tension dialectique, le cas et les structurations, un sujet et le paradigme de sa mise en forme. Miller opposait le nominalisme du cas qui se contrôle au réalisme de la structure qui s’enseigne. La pratique et la théorie. Un cas s’éclaire de la théorie, mais la théorie elle-même est mise en cause par la variation des cas.

Cette année donc, nous allons parler de la jouissance des mystiques, de la jouissance féminine. Et nous allons essayer de voir en quoi elles se recouvrent et en quoi elles ne se recouvrent pas. C’est Lacan qui articule jouissance féminine et jouissance mystique.

Lisons ces quelques pages du séminaire XX, Encore, où Lacan parle de la jouissance des mystiques, Hadewijch d’Anvers, sainte Thérèse d’Avila, Maître Eckhart, Angélus Silesius, saint Jean de la Croix. […]

Eh bien, cette année, nous allons essayer de traverser cette série de témoignages mystiques. Cette jouissance qu’elles éprouvent, cette présence de Dieu qu’elles sentent,  elles ne peuvent en produire aucun savoir, car Il excède les puissances de l’entendement et de l’imagination, la puissance symbolique et la puissance imaginaire de l’âme. Nous allons aussi être attentifs à ce que dit Lacan de cette « face » féminine de jouissance qui n’est articulée ni au phallus, ni à l’objet perdu ou l’objet pulsionnel, ni intelligible, ni imaginable, mais bien sensible, et qui est ce qui supporte « Dieu ».

Il y a les Allemands : Hildegarde von Bingen, Maître Eckhart, Angelus Silesius. Il y a les Flamands : Hadewijch d’Anvers, Ruysbroeck. Il y a les Italiens : saint François dAssise, Catherine de Sienne, Angèle de Foligno. Il y a les Espagnols : sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, etc. Et d’autres encore. Cette année, nous serons en bonne compagnie !

 

Sainte Thérèse d’Avila (1515-1582)

 

Je vous ai parlé l’année dernière d’Angèle de Foligno (1248-1309) qui a été canonisée il y a quelques année seulement, par Benoît XVI. Et qui est la seconde femme nommée « Docteur de l’Église ».

Poursuivons maintenant avec sainte Thérèse d’Avila, et notamment par le livre où elle relate ses premières expériences mystiques, Le livre de la vie.

Ce livre a connu plusieurs moutures, plusieurs réécritures. Elle a commencé à l’écrire en 1555, à 40 ans, peu après ses bouleversantes expériences mystiques, mais les deux premières versions ont été perdues. Nous avons une version plus tardive, de 1565.

Pourquoi l’a-t-elle écrit et à qui s’adresse-t-il en premier lieu ?

Ce livre a été écrit sous la contrainte, sous la contrainte des jésuites, voire presque sous la contrainte de l’Inquisition. C’est un rapport écrit sous la pression des autorités de l’Eglise. Et à cette époque-là, l’Inquisition n’était pas tendre. Voyez le livre de l’abbé Morellet, Manuel de l’inquisiteur, réédité aux éditions Jérôme Million. Si vous êtes pris par l’inquisition qui veut mesurer si vous êtes sujet du Démon, ou hérétique, ne partageant pas la foi dans les dogmes catholiques, on ne donnait pas cher de votre peau : tout est fait, notamment par la torture, pour que vous avouiez que vous êtes hérétique, ou habité par le Démon.

En effet, sainte Thérèse d’Avila a été, au fil des ans, sujette à des expériences, à des manifestations, à des révélations, où elle sentait la présence Dieu, où elle éprouvait l’amour de Dieu, où elle entendait la parole de Dieu. Et ça lui donnait de vives sensations dans le corps.

Ces expériences mystiques l’ont évidemment fort inquiétée ! Elle s’est posée la question de savoir si ce qu’elle éprouvait venait de Dieu ou du Démon. Etait-ce une faveur, un don, une grâce divine, ou au contraire l’intrusion d’un mauvais Esprit ? Et pour trancher son indécision, elle s’en est remise à un confesseur, à un supérieur.

Le premier confesseur à qui elle s’en est remise a été assez effrayé, au point qu’il l’a renvoyée à d’autres confesseurs, lesquels ont conclu que : c’était une manifestation du Démon ! Angoisse absolue ! Epouvante ! Désespoir !

Que faire ? Quelle oraison ? Quelle pénitence ? Et ces deux hommes religieux lui demandent à nouveau d’écrire une relation de ses faveurs, de ses expériences. Version qui sera aussi perdue. On a celle écrite entre 1562-1565. Et malheureusement, dans le passage d’une version à l’autre, on lui a demandé de supprimer tous les passages où elle parlait de ses péchés !

Bref, Le livre de la vie est une commande. C’est un livre adressé : à des jésuites — et cette adresse distord bien évidemment le contenu de ce qu’elle a à dire — qui vont juger son expérience, qui vont décider si oui ou non elle est possédée du Démon ou si elle reçoit des faveurs, des grâces de Dieu, bref, si elle est suppôt du Démon ou si elle est « mystique ».

Vous avez alors l’écriture de ces 400 pages où elle retrace sa trajectoire :

De quelle famille vient-elle ? Quels livres lisait-elle ? Etait-ce des livres religieux ou des romans de chevalerie ? Aimait-elle se parer, se maquiller, se parfumer ? Séduisait-elle ? Etait-elle séduite par des hommes ? A-t-elle succombé ou pas ? En tout cas, elle affirme que si elle a suivi sa grande sœur ou son cousin dans toutes ces vanités, jamais elle n’a été jusqu’à risquer de perdre son honneur. « Il n’y avait personne au monde dont l’affection eût été capable de me faire céder. »

A 16 ans, elle rentre dans un monastère, y fait la rencontre d’une religieuse :

« Elle parlait de la récompense que donne le Seigneur à ceux qui abandonnent tout pour lui. Cette bonne compagnie commença à chasser les habitudes que m’avait données la mauvaise, à ramener ma pensée au désir des choses éternelles et à atténuer un peu de ma vive aversion pour l’état religieux. (…) A l’issue du temps que je passai là, devenir religieuse m’attirait davantage. »

Or, elle tombe malade, retourne chez son père, et en chemin fait une autre rencontre : son oncle, qui lui parle de Dieu et de la vanité du monde. Et déjà à ce moment-là elle en arrive à ce constat : Tout est néant, le monde n’est que vanité.

Malade, fiévreuse, ce qui lui rendit la vie, dit-elle, c’est la lecture des Epîtres de saint Jérôme, le fameux traducteur de la Bible en latin, dite La Vulgate.

A-t-elle fait des études, connaissait-elle le grec, le latin, lisait-elle la bible (pas encore traduite en castillan) ? Non, elle était sin letras. Mais elle lisait les Lettres de saint Jérôme, les Confessions de saint augustin, les manuels de prières, etc. Ce sont ces lectures qui la décidèrent à entrer, contre la volonté de son père, dans un monastère et à « prendre l’habit ».

Sait-elle prier ? A-t-elle un confesseur ? Elle ne sait pas prier et n’a pas trouvé de bon confesseur. Et si l’âme est joyeuse, le corps par contre souffre le martyre, elle tombe souvent malade . C’est une épreuve divine : « Souffrir pour gagner les biens éternels»!

Elle rencontre enfin un confesseur, mais celui-ci tombe amoureux d’elle (« Il se prit pour moi d’une vive affection »), et il lui révèle son « état de déperdition », avoue qu’il vit depuis 7 ans avec une femme, qu’il pèche là et commet une offense à Dieu. Aussitôt, elle lui fait son éducation chrétienne, l’incite à prier Dieu, à ne pas se fier aux femmes.

Elle retombe malade, éprouve d’immenses souffrances, d’insupportables tortures, d’excessives faiblesses, pendant trois mois, maladies et souffrances qu’elle considère comme autant d’épreuves que le Seigneur lui envoie. « Qu’il soit béni à jamais, et plaise à Sa Majesté de me brûler vive, plutôt que de cesser de l’aimer. » (V,11)

Où trouver le point de certitude, où trouver le point d’appui, le fondement sur base duquel se tenir, où trouver les principes à partir desquels conduire sa vie ?

« Je ne sais comment vous voulons vivre, alors que tout est si incertain. Déjà Seigneur, je croyais impossible de vous abandonner pour toujours ; mais je vous ai abandonné si souvent que je ne puis cesser de craindre ; car à peine vous étiez un peu écarté de moi, que je tombais de tout mon long. » (VI, 9)

Elle retombe dans le péché, expose son âme à se dépraver en de graves tentations, éprouve une honte, et veut se rapprocher de Dieu. Mais ce n’est pas simple car, dans ce cloître, les filles se divertissent, pensent aux hommes, se conduisent mal, ont de mauvais penchants : « leur jeunesse, la concupiscence et le démon les invitent » à suivre les choses du siècle, et non du Ciel.

C’est lorsqu’elle même est prise d’une vive affection pour une autre jeune fille que, pour la première fois, se manifeste le Christ :

« Un jour où j’étais avec une personne dont je venais de faire la connaissance, le Seigneur voulut me donner à entendre que ces amitiés ne me convenaient point, il m’avertit et m’éclaira dans mon grand aveuglement. Le Christ se montra à moi et me fit comprendre avec grande sévérité combien il le déplorait ; je le vis avec les yeux de l’âme, plus clairement que je n’aurais pu le voir avec les yeux du corps, et il s’imprima si bien en moi que, plus de vingt six ans après, je crois encore l’avoir devant moi. J’en fus très effrayée et très troublée et ne voulus plus revoir la personne avec qui j’étais. (…) Aucune autre religieuse ne m’a dissipée autant que celle dont je parle, car j’avais pour cette personne beaucoup d’affection. » (VII, 7)

« Si j’ai dit tout cela, c’est pour qu’on comprenne ma malice (…) et combien je mérite l’enfer. »

Son père meurt à cette époque. Elle veut s’amender, corriger sa misérable vie, ses péchés, ses tentations, ses rechutes, son ingratitude à l’égard des faveurs divines, et se « déligoter » des choses du monde. Il s’agit maintenant de s’humilier, de se défier de soi, et de se fier à l’Autre, à la miséricorde de Dieu.

Comment ? — Par l’oraison :

« L’oraison mentale n’est rien d’autre qu’un commerce d’amitié où l’on s’entretient seul à seul avec celui dont nous savons qu’il nous aime. (…) Il faut que les natures s’accordent, et celle du Seigneur ne peut avoir de défauts, alors que la nôtre est vicieuse, sensuelle et ingrate. »(VIII, 5)

Et  : — Par une rencontre, la rencontre du Christ :

Un jour [en 1554], il m’arriva qu’en entrant dans l’oratoire, je vis une statue qu’on avait déposée là. C’était un Christ tout couvert de plaies, et qui inspirait une telle dévotion qu’à peine l’eus-je regardé que je fus toute bouleversée de le voir ainsi, tant ce qu’il avait souffert pour nous était bien représenté. » (IX, 1)

Une statue, la statue du Christ en Croix, la passion, le martyre du Christ ! Si vous comparez les différentes façons par lesquelles ces mystiques sont affectées, Angèle de Foligno, sainte Thérèse d’Avila ou — si je peux l’associer à ces mystiques — Véronique Lévy, que ce soit par un tableau ou une statue, la façon par laquelle le Christ s’adresse à elles, on peut souligner de fort contrastes entre Angèle de Foligno et Thérèse d’Avila.

Quand le Christ s’adresse à Angèle de Foligno, c’est d’emblée des paroles d’amour, où il lui dit qu’Il l’aime infiniment, qu’Il l’attend depuis toujours, qu’Il en fait son épouse ; quand Angèle voit un tableau ou une statue du Christ, ce marbre se transforme en corps vivant, sa blessure saigne, elle approche ses lèvres pour boire son sang et se purifier, etc. Chez sainte Thérèse, rien de tout ça.

Elle n’entend pas une déclaration d’amour du Christ qui s’adresse à elle comme le plus précieux des objets, elle ne va pas boire son sang, elle ne va pas s’allonger dans sa couche imaginaire, il ne la prend pas dans ses bras : elle Le sent juste dans son cœur, elle sent Sa présence en elle. « Je ne pouvais douter qu’il fût en moi et moi que je fusse tout abîmée en lui. » C’est une délectation, c’est une joie, ni tout à fait sensible, ni tout à fait spirituelle, mais une une joie vertueuse.

« Comment votre justice permettait à tant de fidèles servantes de ne pas recevoir les faveurs et les grâces que vous m’accordiez à moi, dans ma misère, vous me fîtes Seigneur, cette réponse : ‘Sers-moi, et ne t’occupe pas de cela.’ Ce furent les premières paroles que je vous entendis m’adresser. »

 

Les conditions de cette jouissance extatique avec Dieu

 

Cette expérience se fait lors de la lecture de livres religieux, tels Les Confessions de saint Augustin, ou lors de pratiques très précises de l’oraison, de la prière. Et elle distingue alors quatre degrés d’oraison. Au fil de son autobiographie, ces quatre degrés d’oraison qui lui permettent d’accéder à cette jouissance divine occupent plus de 10 chapitre !

Thérèse d’Avila va ainsi préciser ce que j’appellerais les conditions de cette possibilité de jouissance extatique avec Dieu.

L’état natif du religieux, l’état originaire du croyant, c’est d’être en faute, c’est d’être pécheur. Et Thérèse d’Avila va se nommer de différentes façons, qui toutes la désignent comme objet déchet : vie déréglée, nature vicieuse, âme mauvaise, corps formé d’un limon souillé d’offenses, ver de terre pourri, etc.

Bref, ce sujet est indigne de recevoir quelque faveur de Dieu. Il mérite l’enfer.

Ensuite, il y a une disposition du sujet, une décision du religieux, de s’ouvrir à l’Autre. Mais pour s’ouvrir à l’Autre, il doit — et c’est ce en quoi consiste son amendement, sa purification — se détacher des liens familiaux, se détacher des biens matériels et surtout se dépouiller de soi, de sa noblesse, de son honneur, de ses parures, de son image, de ses délices, de ses plaisirs, de son contentement, etc.

Si l’on pouvait traduire cela en termes lacaniens, je dirais, si c’était possible :
se détacher de l’image de so
i –   Sbarpoinconia ,
se défaire de ses identifications –  Sbarpoincongrandidea,
et désactiver ce qui fait sa satisfaction –  Sbarpoinconpetita.

Bref, un sujet dépouillé de son appareillage imaginaire, symbolique et bout de réel. Difficilement concevable, mais il semble que, par « dépouillement de soi », Thérèse d’Avila vise cela.

Du sujet pécheur, du sujet misérable, au sujet dépouillé de soi, dépouillé des éléments qui constituent son identité, imaginaire, symbolique, pulsionnel : c’est-à-dire de i(a), de I(A), de (a).

Sujet dépouillé et décidé fleche Dieu
Dieu fleche faveurs, dons, grâces de Dieu, accordés au sujet disposé

Il s’agit de se déligoter de soi, pour se rendre à Dieu, pour se rendre captive de Dieu. Mais au stade ultime, l’initiative de l’union mystique revient toujours à l’Autre, revient toujours à Dieu. Le sujet s’humilie, certes, mais c’est seul Dieu qui l’élève. Elle est là, captive, prisonnière et, en même temps, infiniment libre dans cet amour divin.

Enfin, une autre condition, c’est la suspension des puissances de l’âme. Ces puissances de l’âme sont au nombre de trois : l’entendement, l’imagination, la volonté :

  •  L’entendement qui ordonne les phrases, qui construit les raisons, qui élabore un savoir est suspendu ;
  • l’imagination qui voit, qui se représente par images est suspendue ;
  • enfin la volonté du sujet est suspendue, en tout cas entièrement soumise à la volonté divine.

L’âme aime Dieu et se soumet entièrement, totalement, à Sa volonté. Et s’il répond, alors il y a faveur, don, grâce, opération de l’Esprit Saint. Réponse divine qui a des effets dans le corps.

Et c’est alors qu’elle peut dire : « Je vois clairement que ce n’est pas moi qui parle, que ce n’est pas mon entendement qui l’ordonne et que je ne sais finalement comment j’ai réussi à le dire. » (XIV, 8)

Effectivement, le sujet ne prend pas appui sur le savoir. Le savoir, dit-elle, égare le sujet, le savoir tiédit la volonté. L’entendement « fait du bruit » ! D’où son mépris — que l’on retrouve aussi chez Angèle de Foligno — des doctes, des clercs, des théologiens, de ceux qui enseignent sans être passés par l’expérience mystique, sans être passés par l’expérience de la présence et de l’union avec le divin. Ceux qui ne sont pas passés par là ne savent pas. Toute la science du monde, dit-elle en 1562, ne vaut pas la sagesse infinie de Dieu. Que l’âme se fasse humble pour y avoir accès.

 

Juste un petit mot sur l’opposition entre mystique et théologien.

 

Je suis en train de lire les Journaux de Yves Congar et de Henri de Lubac, nommés sur la tard, après le Concile Vatican II, cardinaux. L’un est dominicain, l’autre jésuite. Après mes lectures de Hadewijch d’Anvers, Angèle de Foligno, sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix, Véronique Lévy, je me pose la question : quelle est la différence entre les mystiques et les théologiens ?

Il y a ceux / celles qui entendent la voix de Dieu, ceux / celles qui éprouvent la présence du divin dans leur corps, avec le cortège des affects de désespoir, de tristesse, ou de quiétude, de joie, de délectation, de jouissance, etc. Et là beaucoup de noms des Saintes Écritures surgissent très rapidement, quand vous lisez le Pentateuque ou le Nouveau Testament, beaucoup sont vivement touchés par la voix de Dieu, par sa Présence : d’Abraham, Moïse, David, à Jésus Christ, saint Jean, saint Paul, mais aussi d’autres, qui ne sont pas inscrits dans les livres saints : Hadwijch d’Anvers, Maître Eckhart, Angèle de Foligno, sainte Thérèse d’Avila, saint Jean de la Croix. Tous mystiques, ç’est-à-dire : tous frappés dans leur corps.

Puis il y a les théologiens, les doctes, qui lisent énormément, qui écrivent beaucoup, et qui s’entreglosent. Qu’en dire ? Ont-ils éprouvé cette expérience mystique ? Peut-être que je me trompe, mais il me semble qu’ils font autre chose : ils transforment ces expériences mystiques en savoir cohérent. Et la lient à : une Institution ecclésiale, qui a le dépôt de la Foi en Dieu. Souvent les mystiques dénoncent l’imposture des théologiens. Elles font l’expérience de Dieu. Eux pas.

Peut-on dire : Le fondement de l’Église, c’est la mystique ? Et l’institution ecclésiale brode un savoir autour de ce trou mystique ?

 

Revenons à sainte Thérèse.

 

Tout commence par une disposition du sujet à prier. L’oraison est l’étincelle qui suscite l’amour de Dieu.

L’âme se détache des liens, des biens, de soi. L’âme est morte aux choses du monde, l’âme a suspendu les puissances de l’entendement et de l’imagination, elle s’est détachée de tout, elle est pure vacuole, et prie.

L’âme a les yeux fixés sur la Croix du Christ, ne désire pas de consolation, elle aime Dieu de façon désintéressée. Morte aux choses du monde, elle peut alors jouir de ce délice suprême, jouir de Dieu. « C’est un glorieux délire, c’est une céleste folie où l’on apprend la vraie sagesse, et c’est la plus délicieuse des jouissances pour l’âme. » (XVI, 1) « Bien des fois, j’étais comme folle et enivrée de cet amour, sans jamais avoir pu comprendre ce que c’était. Je comprenais bien que c’était Dieu, mais sans pouvoir comprendre comment il agissait alors. » (XVI, 2)

« Venons-en maintenant, dit-elle, à ce que l’âme éprouve intérieurement. Que celui qui le sait le dise, car on ne peut le comprendre et encore moins le dire. Alors que je me proposais de l’écrire, après avoir communié, et au soir de cette même oraison dont je parle, je me demandais ce que faisais l’âme à ce moment-là. Le Seigneur me dit alors ces paroles : ‘Elle fond tout entière ma fille, pour mieux s’introduire en moi. Ce n’est plus elle qui vit, mais moi.’ Comme elle ne peut comprendre ce qu’elle comprend, c’est ne pas comprendre tout en comprenant. Qui en aura goûté en comprendra un peu le sens, car on ne peut parler plus clairement, tant ce qui arrive est obscur. Je puis seulement dire que l’âme se voit tout près de Dieu et qu’elle en retire une telle certitude, qu’en aucun cas elle ne peut cesser de croire. »

Quand Lacan dit que la mystique l’éprouve mais n’en sait rien, on peut peut-être nuancer et dire, avec Thérèse d’Avila, que cette expérience, que cette sensation, n’est structurellement pas transmutable en discours organisé, en narration imaginaire. C’est un impossible à dire. Angèle de Foligno précise même que si on en énonce quelque chose, on commet là un blasphème. C’est une expérience hors du symbolique et hors de l’imaginaire. Elle dit que ce n’est ni tout à fait sensible ni tout à fait spirituel. Elle jouit, dit-elle, de « ce qu’elle ne comprend pas ».

Avançons progressivement vers cette expérience mystique de la présence de Dieu dans le corps, de l’envahissement de Dieu, et de ce qu’elle appelle elle-même « ravissement », « envol », « transport », « extase ».

Ravissement :

« Mon corps devient si léger qu’il n’a plus de pesanteur, qu’il est comme mort. On ne voit, on n’entend, ni ne sent. Cette transformation complète de l’âme en Dieu dure peu. L’âme en jouit par intervalle. Elle s’y abîme, ou plutôt, c’est le Seigneur qui s’abîme dans ce ravissement. Et pendant qu’il la conserve comme ça un court instant, elle ne conserve que la volonté. L’agitation des deux autres puissances me fait penser à celle de l’aiguille de ces cadrans solaires qui ne s’arrêtent jamais. »

« Une fois que l’âme a goûté à ce ravissement, elle ne veut plus avoir son libre arbitre : elle remet les clés de sa volonté au Seigneur. L’âme ne veut rien sauf la volonté du Seigneur. Elle ne veut pas être maîtresse d’elle-même, elle ne veut rien en propre, mais seulement que Dieu agisse à son gré et pour sa gloire. L’âme ne se contente plus de servir petitement le Seigneur, elle veut le faire le plus possible. » (204-206)

« L’âme n’a pas seulement le désir de Dieu. Sa Majesté lui donne la force de le mettre en œuvre. Tout n’est rien si ce n’est contenter Dieu. » (208)

« Seigneur, je vous en supplie, que votre servante vous serve. Seigneur, fortifiez mon âme et commencez à la disposer… Donnez-moi les moyens de faire quelque chose pour vous… Voici ma vie, voici mon honneur et ma volonté, je vous ai tout donné. Je suis à vous, disposez de moi à votre gré. » (208)

On se souvient du syntagme que Lacan a forgé pour définir la perversion sadienne. « Le pervers se fait l’instrument de la jouissance de l’Autre. » Mais quand je lis Sade, je ne trouve pas trop l’illustration de ce syntagme dans ses différents écrits, ou dans les rapports de police. Toute son œuvre se construit, au contraire, pour justifier sa propre jouissance, contre les lois de l’Autre, contre les dogmes du christianisme, contre la civilité de la société française du XVIIIème siècle. Par contre, je trouve qu’il est tout à fait justifiér de le dire à propos des mystiques : elles se font quoi  ? — elle se font instrument de la jouissance de Dieu. Elle veulent quoi : qu’Il jouisse.

« L’âme sort d’elle-même, tout comme un feu ardent qui devient une flamme. »

Plus on avance dans son autobiographie, plus on assiste à l’amplification de cette jouissance extatique. Et c’est pendant cette période donc que, inquiète, elle va chercher son confesseur pour savoir quoi, notamment savoir si c’est l’œuvre d’un Démon ou une faveur divine. Et là, ou l’un se débine, ou l’autre lui dit que c’est bien l’œuvre d’un Démon – et là, elle est affolée -, ou un troisième lui dit que c’est bien une grâce divine !

Tantôt un confesseur défend une thèse, tantôt un autre confesseur défend la thèse adverse. C’est dire là, le déboussolement dont sainte Thérèse souffre, puisque l’Autre religieux auquel elle recourt pour juger son expérience mystique s’avère là inconsistant, branlant.

Or, dans le même temps où ses points d’appui religieux s’avèrent inconsistants, elle éprouve de plus en plus la présence de Dieu, elle entend de plus en plus la voix du Christ, elle est de plus en plus sujette à de puissantes sensations. Ce jusqu’à cette expérience que tout le monde connaît par cœur, à savoir cet ange qui lui enfonce une flèche dans le corps, et qui descend jusqu’aux entrailles. Là, c’est le culmen de cette intrusion divine dans le corps, et qui a été baptisé plus tard par : « Transverbération du Cœur ».

Je vous lis ces deux pages où elle décrit cette expérience.

livredelavietheresedavila

 

Jean-Claude Encalado

 

 

 

Publicités