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Jean-Claude Encalado
20 octobre 2016.

(Intervention de 10 minutes à l’atelier de lecture de l’ACF-Belgique sur le cours de Jacques-Alain Miller, « Choses de finesse en psychanalyse ».)

J’essaierai de cerner l’usage de deux références que Miller emprunte à la philosophie : l’esprit de finesse chez Blaise Pascal et le jugement réfléchissant chez Emmanuel Kant, références à partir desquelles Miller situe l’explicitation de la cause du désir, l’isolement de cette cause, que le sujet perçoit en « un coup d’œil ».

Dans le cas de l’esprit de géométrie pascalien, ou dans le cas du jugement déterminant kantien, on part de ce que l’on sait. On part des axiomes de la géométrie. On part des règles universelles. On part d’un savoir établi. On part d’un savoir mathématique qu’on applique à la nature, à l’expérience sensible de la nature. On part d’une forme qui s’applique à une matière qui serait comme « préadaptée » à recevoir cette forme mathématique. Et la conjonction des deux (le conceptuel et le sensible) constitue le savoir scientifique.

Schéma du jugement déterminant ou de l’esprit de géométrie.

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TROU
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L’opération de l’esprit de finesse ou du jugement réfléchissant, au contraire, pose comme point de départ non pas un concept ou une forme, mais une expérience sensible, singulière, contingente.

Et l’effort du sujet consiste à chercher, à inventer, à trouver une forme, une règle, un concept qui rende compte de cette expérience sensible singulière. Or, cette forme, cette règle, ce concept, le sujet ne l’a pas à sa disposition : il la cherche, il l’invente.

Bref, on pose au départ ceci : le sujet n’a pas à sa disposition le concept qui rende compte de son expérience.

Cette expérience sensible singulière n’est pas n’importe quelle expérience. Ce n’est pas une expérience esthétique qu’un sujet ferait devant le tableau d’un peintre ou devant le spectacle de la nature, comme dit Kant lorsqu’il essaie de cerner le sublime dans sa Critique de la faculté de juger.

C’est une expérience singulière d’une analyse où le désir d’un sujet, soutenu par le désir de l’analyste, et après un long temps pour comprendre, en vient à cerner, à expliciter, à isoler la cause de son désir.

Le désir de l’analyste est du côté du désir singulier du sujet, il vise à isoler la cause de son désir qui est toujours contingente, isoler ce qui fait l’être du sujet, et à permettre au sujet de l’assumer. Ce désir de l’analyste d’obtenir la différence absolue n’a rien à voir avec aucune pureté. Car cette différence absolue, c’est sa « saloperie », comme dit Miller.

Après ce long temps pour comprendre, vient le moment de conclure. Blaise Pascal, quand il parle de l’esprit de finesse, dit que ça se passe en « un coup d’œil», en « un seul regard». Ça ne passe pas par une démonstration géométrique, ni par une longue chaîne de raison, ni par l’élaboration continue d’un raisonnement, comme le développe Descartes dans son Discours de la méthode. C’est : d’un seul coup !

D’un seul coup, un savoir se pose, une traversée s’opère, passe de l’expérience sensible au concept, surmonte ce que Miller appelle le « trou » entre cette expérience singulière et sa conceptualisation formelle. Et là, un point de certitude s’obtient. (Et c’est peut-être pour ça que c’est à situer maintenant du côté du concept, du côté des axiomes de la géométrie, du côté du point de certitude cartésien. Mais Descartes trouvait ce point de certitude dans le savoir mathématique, là ou le sujet en fin d’analyse le repère dans son être de jouissance.)

Dans la pratique, ça se présente comme un « C’est ça! », qui ne se déduit pas.

Il me semble que l’esprit de finesse, dans le même mouvement où il invente son concept, où il cherche sa règle, où il trouve sa formule, pose en même temps un acte de séparation.

L’esprit de finesse n’est pas l’application d’un savoir déjà établi, c’est l’invention d’un savoir, et aussi un acte de séparation.

C’est à partir de cette opposition entre esprit de finesse et esprit de géométrie, ou encore à partir de cette opposition entre jugement réfléchissant et jugement déterminant, que l’on peut, il me semble, éclairer la colère de Miller.

Sa critique à l’égard de la psychanalyse « appliquée à la thérapeutique », s’adresse à ceux qui utilisent la psychanalyse comme un savoir établi, et opèrent selon l’esprit de géométrie. Ceux-là savent déjà, savent comment opérer, mais par là s’insensibilisent à l’invention du sujet.

Or, la psychanalyse n’est pas du côté de l’esprit de géométrie, ni du côté du jugement déterminant. La psychanalyse est du côté de l’acte, de l’invention, c’est-à-dire de l’esprit de finesse et du jugement réfléchissant, qui soutient la singularité, qui soutient le désir particulier du sujet, et qui vise à cerner sa substance jouissante, et à s’en séparer.

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