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Jean-Claude Encalado
20 octobre 2016.

(Intervention de 10 minutes à l’atelier de lecture de l’ACF-Belgique sur le cours de Jacques-Alain Miller, « Choses de finesse en psychanalyse ».)

Lecture des deux premières séances du cours de Jacques-Alain Miller, Choses de finesse en psychanalyse.

J’essaierai de cerner l’usage de deux références que Miller emprunte à la philosophie : l’esprit de finesse chez Blaise Pascal et le jugement réfléchissant chez Emmanuel Kant, références à partir desquelles Miller situe l’explicitation de la cause du désir, l’isolement de cette cause, que le sujet perçoit en « un coup d’œil ».

L’opposition dialectique entre « esprit de finesse » et « esprit de géométrie » est développée par Blaise Pascal dans un long fragment de ses Pensées. Ses pensées fragmentaires, s’il les avait achevées avant sa mort à 39 ans en 1654, auraient eu pour titre Apologie de de la religion chrétienne. C’est dire l’orientation de ces Pensées, de ces bouts de papier enfilés en liasses.

L’opposition dialectique entre jugement réfléchissant et jugement déterminant se trouve développée par Emmanuel Kant dans sa fameuse troisième critique : Critique de la faculté de juger, de 1790.

Ces élaborations pascaliennes et kantiennes répondent à ce qui se développe sous leurs yeux, à ce qui s’étend puissamment dans leur siècle : le discours scientifique.

Blaise Pascal, c’est évident, adresse ses objections à René Descartes qui, avec son Discours de la méthode (1637) et ses Méditations métaphysiques (1641), construit un monde géométrisable qui se passe entièrement de la volonté divine, ce qui ne pouvait que choquer les convictions chrétiennes de Blaise Pascal.

Kant développe, dans sa Critique de la raison pratique et dans la Critique de la faculté de juger, des champs propres dirais-je à l’humanité — l’éthique, l’esthétique — qui ne relèvent en aucun cas du discours scientifique. Il ne pourrait y avoir d’éthique ni d’esthétique si on ne postule pas dès le départ, au fondement même de ces champs, une « causalité par liberté » qui est indépendante de la « légalité naturelle », comme le dira Kant dans ses Prolégomènes à toute métaphysique future.

Bref, l’opposition entre esprit de finesse et esprit de géométrie, ou l’opposition entre jugement réfléchissant et jugement déterminant, nous oblige aussi à prendre en compte l’opposition entre causalité (humaine) et légalité (naturelle).

Il me semble que précédemment, Miller a traité de cette opposition en recourant à d’autres termes, et notamment au conflit entre les nominalistes et les réalistes, que je résumerais ainsi : Le nominalisme du cas singulier qui se contrôle s’oppose au réalisme de la structure générale qui s’enseigne.

1. L’esprit de géométrie

Propédeutiquement, commençons par l’opération de l’esprit de géométrie, même si l’invention de savoir se fait par l’esprit de finesse.

Blaise Pascal écrit : « En l’un [l’esprit de géométrie], les principes sont palpables, mais éloignés de l’usage commun ; de sorte qu’on a peine à tourner la tête de ce côté-là, manque d’habitude ; mais pour peu qu’on l’y tourne, on voit les principes à plein ; et il faudrait avoir tout à fait l’esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu’il est presque impossible qu’ils échappent. » Blaise Pascal,  Pensées, édition Brunschvicg, Hachette, 1907, p. 317.

Avec l’opération de l’esprit de géométrie, ou avec le jugement déterminant, on part de ce que l’on sait. On part de principes palpables, visibles, accessibles. On part des axiomes de la géométrie. On part des règles universelles. On part d’un savoir établi par des mathématiciens. On part d’un savoir mathématique que des physiciens appliquent à l’expérience sensible de la nature. Bref, on part d’une forme mathématique qui s’applique à une matière physique qui, étonnement, semble comme « préadaptée » à recevoir cette forme mathématique. La conjonction des deux, du formel et du matériel, constitue le savoir scientifique.

Miller cite, dans son cours, l’article de Nicolas Bourbaki sur « l’architecture des mathématiques ». Je vous lis un passage de cet article : « Dans la conception axiomatique, la mathématique apparaît en somme comme un réservoir de formes abstraites — les structures mathématiques ; et il se trouve — sans  qu’on sache bien pourquoi — que certains aspects de la réalité expérimentale viennent se mouler en certaines de ces formes, comme par une sorte de préadaptation. Il n’est pas niable, bien entendu, que la plupart de ces formes avaient à l’origine un contenu intuitif bien déterminé ; mais c’est précisément en les vidant volontairement de ce contenu qu’on a su leur donner toute l’efficacité qu’elles portaient en puissance…» (Nicolas Bourbaki, « L’architecture des mathématiques », pp. 46-47, in François Le Lionnais, Les grands courants de la pensée mathématique, Cahiers du Sud, 1948.)

Schéma du jugement déterminant ou de l’esprit de géométrie.

Axiomes
Principes
Formes
Concepts
——————–
TROU
——————–
Expérience
Sensible
Singulière
Contingente

finesse-geometrie

2. L’esprit de finesse

Le trait caractéristique de l’opération de l’esprit de finesse ou du jugement réfléchissant, c’est qu’elle prend comme point de départ une expérience sensible, singulière, contingente. Et l’effort du sujet consiste à chercher, à inventer, à trouver un principe, une forme, une règle, un concept, qui rende compte de son expérience sensible singulière. Or, ce principe, cette forme, cette règle, ce concept, au départ, le sujet ne l’a pas à sa disposition : il la cherche, il l’invente.

Bref, dans le cas de l’esprit de finesse, on pose au départ ceci : le sujet n’a pas à sa disposition le principe, le concept, la forme, etc. Il ne sait pas, mais il sent, il intuitionne.

En effet, cet esprit de finesse, Pascal le nomme aussi  : « un sens bien délicat ». Et Nicolas Bourbaki : une « intuition ».

Je vous cite ce magnifique passage pascalien : « On les voit à peine, on les sent plutôt qu’on ne les voit ; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne le sentent pas d’eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu’il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu’on en possède pas ainsi les principes et que ce serait une chose infinie de les entreprendre. Il fait tout d’un coup voir la chose d’un seul regard, et non par progrès de raisonnement, au moins jusqu’à un certain degré. » Blaise Pascal,  Pensées, édition Brunschvicg, Hachette, 1907, p.318.

Je vous cite cet autre passage de Bourbaki : « Le mathématicien ne travaille pas machinalement, comme l’ouvrier à la chaîne ; on ne saurait trop insister sur le rôle fondamental que joue, dans ses recherches, une intuition particulière, qui n’est pas l’intuition sensible vulgaire, mais plutôt une sorte de divination directe (antérieure à tout raisonnement) du comportement normal qu’il semble en droit d’attendre, de la part d’êtres mathématiques qu’une longue fréquentation lui a rendu presque aussi familiers que les êtres du monde réel. Or, chaque structure apporte avec elle son langage propre, tout chargé de résonances intuitives particulières, issues de théories d’où l’a dégagée l’analyse axiomatique que nous avons décrite plus haut ; et pour le chercheur qui brusquement découvre cette structure dans les phénomènes qu’il étudie, c’est comme une modulation subite orientant d’un seul coup dans une direction inattendue le courant intuitif de sa pensée, et éclairant d’un jour nouveau le paysage mathématique où il se meut. […] C’est dire que, moins que jamais, la mathématique est réduite à un jeu purement mécanique de  formules isolées ; plus que jamais, l’intuition règne en maîtresse dans la genèse des découvertes ; mais elle dispose désormais de puissants leviers que lui fournit la théorie des grands types de structures, et elle domine d’un seul coup d’œil d’immenses domaines unifiés par l’axiomatique, où jadis semblait régner le plus informé chaos. ».  Nicolas Bourbaki, « L’architecture des mathématiques », in François Le Lionnais, Les grands courants de la pensée mathématique, Cahiers du Sud, 1948, pp.42-43.

Soulignons les traits par lesquels Pascal et Bourbaki caractérisent l’esprit de finesse : la trouvaille se fait d’un seul coup, d’un seul regard, brusquement, subitement.

3. Une expérience sensible

Cette expérience sensible singulière n’est pas n’importe quelle expérience. Ce n’est pas une sensation esthétique qu’un sujet éprouverait devant un tableau d’un peintre ou devant le spectacle de la nature, comme dit Kant lorsqu’il essaie de cerner le sublime dans sa Critique de la faculté de juger.

C’est une expérience singulière d’une analyse où le désir d’un sujet, soutenu par le désir de l’analyste, et après un long temps pour comprendre, en vient à cerner, à expliciter, à isoler la cause de son désir.

Le désir de l’analyste est du côté du désir singulier du sujet, il vise à isoler la cause de son désir qui est toujours contingente, isoler ce qui fait l’être du sujet, et permettre au sujet de l’assumer. Ce désir de l’analyste d’obtenir la différence absolue n’a rien à voir avec aucune pureté. Car cette différence absolue, c’est sa « saloperie », comme dit Miller.

Après ce longtemps pour comprendre, vient le moment de conclure. Blaise Pascal, quand il parle de l’esprit de finesse, dit que ça se passe en « un coup d’œil ». Ça ne passe pas par une démonstration géométrique, ni par une longue chaîne de raison, comme le développe Descartes dans son Discours de la méthode. C’est : d’un seul coup !

D’un seul coup, un savoir se pose, une traversée s’opère, passe de l’expérience sensible au concept, traverse ce que Miller appelle le trou entre cette expérience singulière et sa conceptualisation formelle. Et là, un point de certitude s’obtient. (Et c’est peut-être pour ça que c’est à situer maintenant du côté des principes, du côté du concept, du côté des axiomes de la géométrie, du côté du point de certitude cartésien. Mais Descartes trouvait ce point de certitude dans le savoir mathématique, là ou le sujet en fin d’analyse le repère dans son être de jouissance, dans sa « saloperie ».)

Bref, dans la cure, dans la pratique, ça se présente comme un « C’est ça! », qui ne se déduit pas.

Il me semble que le sujet, dans le cas de l’esprit de finesse, dans le même mouvement où il invente son concept, où il cherche sa règle, où il trouve sa formule, pose en même temps un acte de séparation.

L’esprit de finesse n’est donc pas l’application d’un savoir, c’est l’invention d’un savoir.  C’est aussi un acte de séparation.

Le psychanalyste est là, du côté de l’esprit de finesse, qui soutient l’invention d’un savoir dont le sujet ne disposait pas, il n’est pas du côté de l’esprit de géométrie qui applique des axiomes.

4. La colère de Miller

C’est à partir de cette opposition entre esprit de finesse et esprit de géométrie, ou encore à partir de cette opposition entre ces deux opérations du jugement déterminant et du jugement réfléchissant, que l’on peut éclairer la colère de Miller.

Sa critique s’adresse à ceux qui utilisent la psychanalyse comme savoir établi, et opèrent selon l’esprit géométrique.

Or, la psychanalyse n’est pas du côté de l’esprit de géométrie, ni du côté du jugement déterminant. La psychanalyse est du côté de l’acte, de l’invention, qui soutient la singularité, qui soutient le désir du sujet, et qui vise à cerner sa substance jouissante, et à lui permettre de s’en séparer.

5. Résistance

La résistance psychanalytique se situe au lieu même de la ligne de fracture « épistémologique » entre esprit de finesse et esprit de géométrie ou entre jugement réfléchissant et jugement déterminant.

Il y a un trou, une fente. Qui l’outrepasse commet une faute (car oui, l’élaboration épistémique est fonction d’un rapport éthique au réel), ment, trompe, erre.

Jamais l’esprit de géométrie ne pourra recouvrir le champ de l’esprit de finesse. Il y a là un non-savoir radical. Il y a, là, du non conceptualisable, du non formalisable, de l’insaisissable. Faute éthique.

Mais réciproquement, quiconque élaborera un savoir là ne pourra qu’élaborer un semblant de savoir, ou un savoir en constante révision puisque articulé à du non formalisable. Faute épistémique.

La certitude est au lieu même de la faille.

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