Note sur le concept de norme chez Freud.

Une difficulté surgit, pour qui veut rassembler une série d’occurrences du concept de «norme» chez Freud dans la traduction des œuvres complètes de Freud en français. En effet, il n’existe pas une maison d’édition qui rassemble tous les textes de Freud en français — hormis celle de Jean Laplanche, aux Presses universitaires de France, mais dont la traduction de certains termes allemands est assez incompréhensible.
Pour cerner le concept de « norme » chez Freud, j’ai eu recours d’une part aux Gesammelte Werke, et d’autre part à l’édition anglaise, la fameuse Standard Edition, où tous les textes ont été traduits par les deux mêmes traducteurs, un couple, James et Alix Strachey.
1.
Je constate que Freud dans un premier temps distingue le sujet normal du sujet névrosé. Freud présuppose qu’il y a le sujet normal. Et eu égard à cette normalité, il définit le sujet non-normal, le sujet névrosé.
Souvent lorsqu’on cherche ce qu’il en est de la normalité chez Freud, on tombe sur une définition de la névrose. De sorte que Freud définit d’abord la névrose. Qu’est-ce que la névrose ? Quelle est l’étiologie de la névrose ? Freud rapporte l’étiologie de la névrose à la sexualité, et parle alors de « l’étiologie sexuelle » de la névrose.
Freud fait référence à la libido, à la pulsion, liée à des objets, objet oral, objet anal, c’est-à-dire fondamentalement des objets liés à un orifice du corps. Freud fait aussi référence à certains « stades du développement » de la libido. Le stade oral, le stade anal, le stade phallique, et enfin la subordination de la satisfaction liée à chacun de ses stades au primat du génital.
Qu’est-ce donc qu’un sujet névrosé ? Réponse : c’est un sujet dont la satisfaction est liée à un objet partiel ou encore un sujet dont la satisfaction serait comme bloquée à un stade du développement libidinal. Par rapport à ce sujet névrosé « bloqué » à un stade libidinal, le sujet « normal » se définirait par le fait qu’il déjouit des anciens objets, et « progresse » jusqu’au primat du génital. C’est le premier temps de son élaboration : le sujet névrosé est en retard sur le sujet « normal ».
2.
Dans un deuxième temps, Freud en vient à dire qu’en fait le sujet normal passe par les mêmes refoulements, par les mêmes mécanismes de défenses, par les mêmes fantasmes, etc., et que, finalement, il n’y a pas de différence tranchée entre un sujet normal et un sujet névrosé. Bref, il y a juste une question de degré qui distinguerait le sujet névrosé du sujet normal.
3.
Dans un troisième temps, Freud en vient à conclure que il n’y a pas de différence entre le sujet névrosé et le sujet normal voire que le normal est une fiction : le sujet normal n’existe pas.

Je trouve une citation dans un texte de la fin de sa vie, un texte de 1937 « Analyse finie, analyse infinie », section cinq : « Un sujet normal, comme toute normalité en général, est une fiction idéale. Mais un sujet anormal n’est malheureusement pas une fiction. Toute personne normale, en fait, n’est normale qu’eu égard à une moyenne.»

Ce qui me paraît intéressant, lorsqu’on lit ces textes en série, c’est que l’on constate que plus Freud avance sur la question du sexuel et notamment du non rapport sexuel — Lacan dit que le dire de Freud, que l’on déduit de ses dits, c’est : il n’y a pas de rapport sexuel —, plus Freud en vient alors à conclure qu’il n’y a pas de sujet normal. Ça m’a fait penser à la thèse que Miller a développée dans son cours : Tout le monde délire.

Il y a comme une tension de plus en plus sensible, dans cette série de textes de Freud, entre le non rapport sexuel et le sujet délirant. Et là, il n’y a pas de sujet normal. 

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