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Louis Althusser, L’avenir dure longtemps.

Pour Angelo Bison
Pour Michel Bernard

Ce livre aurait eu un sous-titre : Brève histoire d’un meurtrier.

Ou cet autre sous-titre : D’une nuit l’aube.

Pourquoi a-t-il écrit ce livre ?

Fondamentalement, ce livre est une réponse éthique. Il a « bénéficié », ironise-t-il, d’un non-lieu. Il a été considéré comme « non-responsable » de ses actes au moment où il a étranglé Hélène. Or, être considéré comme non-responsable, bénéficier d’un non-lieu, lui interdisait du même coup de rendre compte publiquement de son geste. Cette décision judiciaire, adjointe à une obligation de se taire, a été éprouvée comme une mise au tombeau, une mise au tombeau de son vivant même.

Par ce livre, il répond non pas à ce qui s’est dit dans la presse. Par ce livre, il répond de son geste. Il essaie de nous l’expliquer, il essaie de se l’expliquer.

Par ce livre, il veut soulever la pierre tombale qui pèse sur lui. Par ce livre, il veut se libérer, s’opposer à la procédure du non-lieu, s’opposer à la mort publique, s’opposer au silence qu’on lui impose.

Il a rassemblé toute la « documentation », et voudra parler de lui comme s’il s’agissait d’un tiers, comme s’il s’agissait d’un autre. Manifestement, il met à distance de sa subjectivité, le trou de sa subjectivité, en recourant à, un masque imaginaire pour rendre compte de son acte, alors même qu’il y a éclipse du sujet au moment même de l’acte.

Reprenant Rousseau qui dans ses Confessions dit : « Je forme une entreprise qui jamais n’eut d’exemple. […] Je dirai hautement : voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. », Althusser poursuit : « Et j’ajouterai simplement : “Ce que j’ai compris ou cru comprendre, ce dont je ne suis plus tout à fait le maître mais ce que je suis devenu.” »

Il précise : « Ce qui suit n’est ni journal, ni mémoires, ni autobiographie. » (p.25) En effet, c’est une explication de soi à soi.

Bref, il répond. Il répond de son acte. Et ce livre commence par la description de cette scène du meurtre, et finit par la même description de la scène du meurtre.

Le 16 novembre 1980, un dimanche matin, à 9h, il constate qu’il a étranglé sa femme, Hélène, en lui massant le cou. Il l’a étranglée dans un moment d’inconscience, de confusion mentale, d’éclipse du sujet, d’absence du sujet au moment de l’acte.

Il la rencontre en 1945, et il la tue en novembre 80. Cette femme qu’il a aimée, cette femme qui l’a construit, qui l’a soutenu, cette femme qui incarnait pour lui le père, la mère, l’épouse — cette femme, pivot de sa vie, il l’a tuée.

Et pour « expliquer » son geste, il se retourne sur sa vie, sur son histoire, et d’abord sur l’histoire de ses parents.

Ses grands-parents maternels, Madeleine et Pierre Berger, ont deux filles, Lucienne et Juliette. Ils rencontrent la famille Althusser qui ont, eux aussi, deux enfants, deux fils, Charles et Louis. Lucienne est amoureuse de Louis.  Mais voilà, c’est la guerre, et Louis meurt sous le ciel de Verdun.

De retour du front, Charles annonce cette triste nouvelle, et « force » Lucienne Berger à l’épouser. Il la force aussi à quitter son emploi d’institutrice.

Après coup, Louis Althusser considère cela comme un viol. Charles viole le corps de sa mère, alors qu’elle aimait l’autre homme, son frère, Louis. Il lui fait violence aussi, car il a dilapidé les économies de jeune fille pour l’organisation de la fête. Il lui fait encore violence, car il l’oblige à abandonner son métier d’institutrice. Se constitue ainsi, pour Althusser, l’image d’une mère martyre, souffrante, pleine de reproches. Louis Althusser va alors se vouer corps et âme pour elle, lui porter secours, la sauver de son martyre, de son mari. « C’était là ma mission suprême et ma suprême raison de vivre. » (p.33) Cette mission suprême qu’il se donne correspond à une identification, qui donnera une assisse au vide subjectif.

Quand il naîtra en 1918, ses parents le baptiseront du nom de Louis, c’est-à-dire du nom de l’autre homme aimé, de l’homme tué, de l’homme mort que sa mère a aimé.

Son père. 

Son père, autodidacte, de simple employé de banque grimpe dans la hiérarchie et devient directeur de banque.

Homme énigmatique, très autoritaire, d’une ironie mordante, qui parle par borborygmes, et terrifie par ses silences. « Il était trop fort et personne n’avait alors le dernier mot devant lui. » (p.40) Lui aussi, comme Louis le sera plus tard, était un « typapart » (p. 38). Ce « typapart » a un statut d’exception, et il en rencontrera plusieurs dans sa vie.

En outre, il fait ouvertement la cour aux femmes devant sa mère. Quelles femmes ? — les femmes de ses amis !

Enfin, de temps à autre, il emmène Louis au stade. Mais il resquille, il ne paye pas les places. Louis est fasciné par son art de resquiller.

Ces deux traits, resquiller et draguer les femmes de ses amis devant Lucienne, c’est, étonnamment, ce que Louis fera plus tard. Il y a là deux traits de jouissance de son père qu’Althusser semble avoir adoptés. Lui aussi volera dans les magasins, lui aussi voudra cambrioler une banque ou voler un sous-marin, lui aussi draguera des femmes, des amies d’amis, devant Hélène.

Althusser : « Mon père recherchait manifestement mais toujours silencieusement ma complicité : dans sa pratique de resquiller comme plus tard dans ses allusions à mes relations féminines. Naturellement il ne voulait jamais entendre parler des femmes que je pouvais connaître, ni de ce que j’en faisais, mais chaque fois que je le quittais, il lançait à mon intention, devant ma mère silencieuse, un simple mot qui n’exigeait ni commentaire ni réponse : “ Rends-la heureuse ! ” » (p.44)

Autre trait de jouissance que Louis pointe chez son père : « Mon père avait pour ma sœur des faiblesses qui me révoltaient, je le soupçonnais ouvertement de tentatives incestueuses quand il la prenait sur ses genoux, d’une façon qui me paraissait obscène. » (p.44)

Bref, Louis cerne les traits de jouissance de son père : père resquilleur, père dragueur, père incestueux. Je constate que son père lui transmet ses éléments de jouissance, et non pas son désir ni sa castration.

C’est plus tard seulement que Louis s’étonnera des connaissances politiques, sociales et économiques de son père, et qu’il regrettera de n’avoir pas eu l’audace de l’interroger plus tôt sur ses connaissances, voire sur son désir lié à la politique économique de cette époque. Or il faut savoir que c’est précisément ce qui l’intéressera plus tard quand il s’engagera dans le communisme.

Sa mère. 

Sa mère, dit-il, est « phobique ». Elle a peur des microbes, peur de la contagion des maladies, peur des inconnus. Elle empêchera son fils de rencontrer d’autres enfants pour jouer avec eux, sous prétexte qu’elle ne connaît pas leurs parents. Elle ne lui donnera jamais d’argent de poche, non pas de peur qu’il perde cet argent mais de peur qu’on ne le lui vole.

Mais quand Louis Althusser parle de sa mère, il parle encore de tout autre chose. Il parle de sa mère qui fait intrusion dans sa sexualité, ou qui l’empêche de poursuivre une rencontre amoureuse avec une fille.

Intrusion de la mère dans sa sexualité, notamment quand sa sœur prend son bain, « et elle joignait le geste à la parole pour bien montrer les choses – “ tu as seulement deux trous dans le corps, elle, elle en a trois. ” Je me sentis couvert de honte pour cette brutale intrusion de ma mère dans le domaine de la sexualité comparée. » (p.45)

À 13 ans, il a des pollutions nocturnes. Que dit-elle ? « Viens, mon fils ! » Elle l’entraîne dans la chambre, lui montre les taches de sperme, et déclare : « Maintenant, mon fils, tu es un homme ! » (p.46) Il éprouve à nouveau une immense honte : cette déclaration lui paraît obscène.

Il est seul, absolument seul, terriblement seul, il n’a aucun camarade de jeu, sa mère lui interdisant toute fréquentation douteuse. « Ne te mêle pas aux autres enfants, car on ne sait jamais. » Il était conduit à l’école par sa nounou, et devait rentrer immédiatement en classe, sans pouvoir jouer avec les autres enfants dans la cour de récréation.

Althusser : « J’ai été viscéralement et érotiquement attaché à ma mère. » Celle-ci en aimait cependant « un autre à travers et au-delà de moi, un être absent […], depuis longtemps mort. […] Comment alors me faire aimer d’une mère qui ne m’aimait pas en personne, et me condamnait ainsi à n’être que le pâle reflet, l’autre d’un mort, un mort même ? […] Je n’avais évidemment d’autre ressource que de tenter de séduire ma mère […] pour qu’elle consente à me regarder et m’aimer pour moi-même […], pour devenir moi-même l’homme qu’elle aimait derrière moi […]. » Or, dit-il, « je n’étais même pas un garçon, mais une faible petite fille. » (p.50-51) Retenons ce mot : une petite fille, qui n’est pas sans lien avec ce qu’il dira plus tard : il ne s’est jamais senti homme, jamais senti viril. Manifestement, nous pouvons cerner là un rapport problématique avec la fonction phallique.

Plus loin, il se pose la question : « Étais-je ainsi vraiment parvenu à séduire ma mère ? […] Non, parce qu’en cette séduction j’avais toujours l’impression de ne pas être moi, de ne pas vraiment exister, mais d’exister seulement par des artifices. » (p.53)

Le grand-père aimant

Adolescent, il passe souvent ses étés chez son grand-père maternel. Avec lui, il n’y a ni danger ni interdit. « Je vivais un intense bonheur, libre et plein. » « Jamais je n’eus pour tout dire peur qu’il pût m’abandonner. S’il lui advenait de demeurer silencieux avec moi, jamais je n’en éprouvai aucune angoisse. […] Car il ne se taisait que pour parler. Et, chaque fois, c’était pour me montrer et m’expliquer les merveilles de la forêt que je ne connaissais pas encore, […] en ne cessant de me combler de dons et de surprises. C’est là que je dus me faire une première idée de ce qui se passe quand on aime. » (p.60)

Son grand-père lui a tout appris : « À semer, planter, arracher, greffer […], à tuer les lapins d’un coup de poing sur la nuque […]. Avec lui je n’avais pas peur. […] Tout cela me procurait une grande joie. » (p.67) Et pendant toutes ses activités qu’il accomplit avec son grand père, il se sent là dans un corps d’homme. Ceci est une autre remarque importante : quand il est avec son grand-père, il se sent dans un corps d’homme. Mais cette phallicisation est fragile.

Paul, un garçon courageux

À 12 ans, il rencontre Paul, autre rencontre importante. Il trouve en Paul un appui imaginaire : « Il a ce que je n’ai pas : le courage. » Il est costaud, il est courageux, et dans leur détresse, dans leur solitude, ils vont trouver refuge dans leur association. C’est un vrai coup de foudre. Ils sont inséparables. Ils tiennent une correspondance d’amoureux. Ils dorment ensemble. Il a une érection. Mais plus tard, Paul tombera amoureux d’une jeune fille grande, belle, qui fascinait Althusser. « Je regardai cette fille comme si je l’aimais et me confiai intensément à cet amour par procuration. […] La beauté et le profil de cette fille m’avaient marqué pour la vie. » (p.78)

1°/ La relation imaginaire à Paul, (a—a’), supplée au défait phallique.

2°/ Le rapport à l’autre sexe se constitue via cette relation imaginaire (a—a’) ne passe pas par l’objet perdu ($<>a).

On cerne les conditions d’amour d’Althusser pour une fille : son amour pour une fille passe par un garçon « courageux », bref, par un trait viril qu’il n’a pas. C’est un amour pour une fille par procuration, via la qualité d’un homme courageux, qualité de courage qu’il n’a pas, qualité d’un homme qu’il aime.

Première dépression

Adolescent, il tombe en dépression, la première de sa vie. Quel en est le contexte ? Il fait partie d’une patrouille de scouts. Il occupe une fonction de supérieur. Mais un garçon malingre, insultant, grossier refuse de lui obéir, et veut se battre avec lui. Là : désespoir et dépression. Pourquoi ? Car il n’est pas homme, dit-il. Il a peur que, s’il y a une bagarre, son corps ne soit entamé. Il se sent lâche. Bref, il lui manque le point d’appui phallique. Il espérait s’appuyer sur une fonction symbolique, « chef de scouts », et être respecté. Or ce jeune homme grossier refuse de respecter cet appui symbolique. Et il tombe en dépression.

Jamais il ne s’est battu. Jamais il ne se battra physiquement. Il a peur que son corps ne soit entamé. Comment rendre compte de cette « entame » du corps, de cette défiguration, de cette amputation (mot qu’il utilise une fois) ?

Une rencontre : Simone 

À 18 ans, il rencontre, à la plage, Simone. Elle correspond exactement à son désir. Mais il manque d’audace pour la caresser. Il joue avec du sable qu’il fait couler sur son corps. Elle se lève, ouvre son maillot, sa culotte, pour se débarrasser du sable, et là, surprise, il voit sa toison noire et surtout la fente rose de son sexe. Une violente passion le saisit. « Ma mère s’avisa très vite de mon innocente mais violente passion.  Elle me prit à part et eut l’audace de me déclarer : tu as dix-huit ans, Simone dix-neuf, il est impensable car immoral, vu la différence d’âge, que quoi que ce soit se passe entre vous. Ce n’était pas “convenable ” ! Et de toute façon, tu es beaucoup trop jeune pour aimer ! Le pire advint un jour de très grand soleil, un après-midi. Je savais que Simone se baignait sur une plage du côté de la Madrague. J’enfourchai ma bicyclette de course et allais partir pour la rejoindre lorsque ma mère surgit de la maison. Où vas-tu ? Je savais qu’elle le savait. Il n’était plus question de rejoindre Simone. » (p.79) Et là, enragé, ne sachant pas comment la contrer, il se soumet à la volonté de sa mère, et de rage roule pendant des heures dans l’autre sens.

Comment contrer la volonté de sa mère ? Il n’y parvenait pas. Il n’avait nul recours — aucun recours du côté de son père, en tout cas.

Il fait un cauchemar, qui met en scène l’horrible informe qui surgit du trou dans  l’Autre : « Du haut du placard une longue bête sortait, lentement, un long serpent sans tête (châtré ?), une sorte de ver de terre gigantesque qui descendait vers moi. Je me réveillais en criant. » (p.54)

Depuis ce moment-là, ces deux épisodes d’intrusion de sa mère dans sa sexualité, dans ses désirs — l’épisode du viol (où sa mère lui dit : « Tu es un homme, mon fils ! » en posant son regard sur la pollution nocturne), et l’épisode où elle lui interdit d’aller voir Simone, la jeune fille de 19 ans — ne firent plus qu’un dans sa mémoire.

Il parlera alors d’obscénité de sa mère : car elle montre sa jouissance, elle le réduit à être son objet de jouissance, au lieu de l’ouvrir à l’aventure incertaine de  la rencontre amoureuse avec une jeune fille. Elle le « châtre » dira-t-il, voire elle « l’ampute ». Il souligne bien la différence entre la castration symbolique, et la forclusion phallique : la jouissance de sa mère l’« ampute ».

Formulons ici quelques hypothèses. Manifestement, il est réduit à être l’objet de jouissance de sa mère. Elle ne lui permet pas de se détacher d’elle. Et il lui manque un appui extérieur pour contrer sa volonté de fer. Elle veut, et il doit obéir. Manquant d’appui phallique, il se soumet à cette volonté maternelle. Manquant d’appui phallique, il se dit « fille », « femme d’intérieur ».

Il dira qu’il manque « d’audace », qu’il manque de « courage », par exemple pour aborder Simone. Plus tard, il dira qu’il est « lâche ». On peut relier cette lâcheté au défaut phallique, et au défaut d’un point d’appui paternel. Et quand il est confronté à ce trou, il sombre dans une dépression. Par exemple, quand il est confronté à un jeune scout qui refuse de lui obéir ; ou quand il est confronté à assumer son désir à l’égard de Simone.

Bref, il est confronté à un trou. Sachant qu’il ne peut recourir à son père, et qu’il est réduit par sa mère à un objet de jouissance non séparé d’elle — trou paternel et engluement maternel –, que va-t-il inventer pour border ce trou ?

Car en effet, il trouve, il invente.

Les points d’appui d’artifice 

pour suppléer au trou de la forclusion du Nom-du-Père,

et pour suppléer à la forclusion phallique. 

À 18-19 ans, il passe à l’école supérieure. Et il se dit que, à défaut d’être un homme, au moins pourra-t-il être un homme … de lettres, « le meilleur en lettres ». Pourquoi a-t-il choisi les lettres ? Sa mère lui a dit : « En mathématiques, tu es médiocre. » Or il faut savoir que son père aurait voulu qu’il fît polytechnique. Manifestement, sa mère refuse de soutenir le désir du père.

Aussi, il se soumet à la volonté maternelle, et fera des études de lettres.

Là, il rencontre Monsieur Richard, professeur de français, un pur esprit, un être détaché de la chair. « Je m’identifiai complètement à lui (tout y prêtait), j’imitai aussitôt son écriture, […] adoptai ses goûts, ses jugements, imitai même sa voix et ses inflexions tendres. […] Manière de régler mon rapport à un père absent en me donnant un père imaginaire. » (p. 80-81) Comme il le dit clairement, à la forclusion paternelle, répond une figure imaginaire : un professeur de lettres.

Toutefois, cette identification à Monsieur Richard, cette imitation de Monsieur Richard, révèle trop l’artifice, et du coup révèle trop ce qu’il appelle lui-même son « imposture fondamentale, ce paraître être ce que je ne pouvais être : ce manque de corps non approprié et donc de mon sexe. » (p.81)

« N’existant pas réellement, je n’étais dans la vie qu’un être d’artifice, un être de rien, un mort qui ne pouvait parvenir à aimer et être aimé que par le détour d’artifices et d’impostures empruntés à ceux dont je voulais être aimé et que je tentais d’aimer en les séduisant. » (p.81-82)

Bref à 18-19 ans, il va se construire comme homme mais par des artifices, en prenant appui sur des professeurs qu’il aime, que ce soit Monsieur Richard ici, ou, plus tard, Jean Guitton, ou, plus tard encore, Joseph Hours, et d’autres encore, Courrèges, etc.

Il est confronté à un trou, et il y répond par des trouvailles, par ce qu’il appelle : des « artifices ». Mais, tout en y prenant appui, il dénonce cet artifice imaginaire, cette imposture fondamentale, qui indique comme un trou, un défaut à être un homme, un défaut à avoir un sexe d’homme.

Le professeur suivant, sur qui il prendra appui pour se construire ses artifices, c’est Jean Guitton. Jean Guitton lui apprendra à écrire de belles dissertations, des dissertations bien construites, des dissertations qui emportent la conviction.

Mais voilà, il a triché, il a resquillé, il a pillé son texte à quelqu’un d’autre.  Pourquoi ? Pour quelle satisfaction ? Celle-ci : être à la tête de sa classe, être le meilleur, jouir de la considération des autres — voilà ce qu’il veut. Est-ce le surmoi du mélancolique qui répond au trou dans l’Autre ?

Il ne réussit à exister qu’au prix d’artifices. Mais en même temps, ce prix, c’est l’imposture — « imposture fondamentale », précise-t-il.

Il considère cela comme un problème technique. Comment répondre au trou dans l’Autre? Quelle technique apporter comme solution ? — l’artifice littéraire ! Mais cet appui dans l’artifice lui pose un problème éthique. En effet, la conséquence éthique à la solution technique qu’il a trouvée dans l’artifice, c’est : la culpabilité. Du coup, il ne se sent pas seulement non-existant, dit-il, mais aussi coupable de ne pas exister.

Il réussit ses études universitaires ! Comment ? Par l’artifice de la clarté d’écriture empruntée à Jean Guitton. Il a réussi au plus haut niveau universitaire. Quand il perçut l’artifice de sa réussite, vanité !, il en conçut dès lors une idée peu glorieuse et peu respectueuse de l’université. Là encore, on peut mesurer la conséquence du surmoi dans la mélancolie.

Il rencontre un autre professeur, Joseph Hours, qui lui apprend l’histoire, la politique et surtout qui lui permet de rencontrer le communisme.

Pour croire à quelque chose et pour faire partager cette croyance, il lui fallait user d’un autre artifice, un artifice vocal et émotionnel : accentuer le rythme verbal, mettre plus de pathos dans son élocution.

« Comme si, pour croire à ce que je disais et y faire croire, je devais “ en rajouter ”, viser dans mes mots et mes émotions beaucoup plus haut que le but à atteindre et que, me livrant à cette surenchère, j’en étais en même temps ému aux larmes, comme si je devais aussi pleurer, montrer une émotion d’excès pour y entraîner mes auditeurs, et surtout y croire moi-même. » (p.88)

La guerre, le stalag. 

En juillet 1939, il est reçu au concours de l’Ecole Normale Supérieure. Mais du fait de la guerre, il n’y entrera que six ans plus tard, en 1945, à 27 ans.

Entre-temps, il est emprisonné au stalag, pendant cinq ans.

À la guerre, de quoi a-t-il peur ? Il n’a pas peur d’être tué, il a peur d’être blessé. « J’avais une peur panique de me battre, peur de risquer d’y être blessé, c’est-à-dire, entamé dans mon corps fragile. » (p.90)

Au stalag, il est infirmier-chef. Mais un Parisien refuse de lui obéir, et veut lui casser la gueule. Althusser, là encore, recule devant lui, « toute honte bue ».

Mais il va se sentir un certain apaisement pendant son emprisonnement, avec d’autres hommes, avec Daël, avec Courrèges, etc.

La captivité dura cinq ans. « Je me suis plutôt très bien installé dans la captivité (un véritable confort, car une véritable sécurité sous la garde des sentinelles allemandes et des barbelés) : sans nul souci de mes parents, et j’avoue que j’ai même trouvé dans cette vie fraternelle, parmi de vrais hommes, de quoi la supporter comme une vie facile […], je m’y sentais en sécurité, protégé de tout danger par la captivité même. » (p.99) On voit ici comment la fraternité entre prisonniers couvre les éléments forclos.

Là, il rencontre le premier marxiste, Pierre Courrèges qui, sans mandat, en son seul nom, au nom de l’honnêteté et de la fraternité, transforma le camp. Il avait suffi d’un seul homme, un « typapart » (p.102), pour provoquer ce résultat surprenant. Il admire cet homme qui ose, cet homme d’exception, cet homme qui s’appuie sur son propre désir, sa propre autorité, sa propre légitimité.

En sortant du camp, cinq ans après, il se présente à l’Ecole Normale Supérieure et dit connaître l’allemand. Là encore, il fait usage d’artifices. Car, en effet, il ne connaissait pas l’allemand, sinon l’allemand du camp.

Et c’est peu après qu’il rencontre Hélène Rytmann.

Rencontre d’Hélène Rytmann

Son ami lui dit qu’elle est « un peu folle ». Il lui prend le bras pour la soutenir, il l’aide à gravir l’escalier, il glisse sa main sous son bras vers la sienne. Elle ne lui dit rien de sa misère, rien de sa détresse, rien de son désespoir, rien de sa solitude, rien de sa douleur. D’emblée, elle suscite chez lui le désir de la sauver. Et il se donne comme mission : la sauver, l’aider à vivre. « Jamais dans toute notre histoire et jusqu’au bout, je ne me suis départi de cette mission suprême qui ne cessa d’être ma raison d’être à l’ultime moment. » (p.108)

On peut supposer qu’il voit en elle une solitude extrême, un désespoir extrême, une misère extrême, une angoisse et une souffrance qui résonnent avec ce qu’il éprouve lui-même, et qu’en voulant la sauver, c’est lui-même, en fait, qu’il veut sauver.

Ils se revoient.

Il a 30 ans, elle a 38 ans.

C’est elle qui prend l’initiative de se revoir.  Elle l’appelle. Ils passent la soirée ensemble. Elle lui caresse le visage et lui caresse les cheveux blonds : « Je fus submergé de répulsion et de terreur. Je ne pouvais supporter l’odeur de sa peau, qui me parut obscène. » (p.114)

Elle est active, elle l’appelle, elle l’embrasse, ils font l’amour. « C’était neuf, saisissant, exaltant et violent. » Mais voilà c’était aussi trop : « Lorsqu’elle fut partie, un abîme d’angoisse s’ouvrit en moi, qui ne se referma plus. » (p.116)

Ici il faudrait développer la théorie de Lacan sur la psychose, sur la forclusion du Nom-du-Père, sur la forclusion phallique, sur la non séparation de l’objet pulsionnel, qui nous permettrait de comprendre à la fois ce qu’Althusser éprouve comme artifice, tromperie, imposture, ce qui est lié à P0, et la difficulté qu’il a à être un homme, la difficulté qu’il a à être actif quand il désire une femme, et qui est lié à Phi 0. Enfin, je pense que la répulsion, l’angoisse, l’abîme qu’il éprouve dans cette relation, tous ces affects sont liés au fait que son fantasme n’est pas suffisamment construit, et défaille à masquer le trou dans l’Autre.

En conséquence de cette répulsion et de cette angoisse qui émergent à ce moment-là, suite à l’acte sexuel avec Hélène, il plonge dans une sombre et intense dépression. Il est alors hospitalisé.

Hélène tombe enceinte dès cette relation sexuelle ! Elle ira se faire avorter en Angleterre. Lui, est hospitalisé, et sort au bout de quelques semaines : « Elle m’attendait à la porte. Quelle joie ! »

Ils refont l’amour. Sans dégoût, cette fois-ci, avec délice et joie : « Quelle revanche sur ma mère ! J’étais devenu un homme. Et il est vrai que j’étais fier de l’être devenu. » (p. 121)

Pourtant, aussitôt fait homme grâce à Hélène, il en vient à draguer d’autres femmes. Pourquoi ? Il ne le sait pas lui-même.

Hélène est un point fondamental dans sa construction subjective. Il aime cette femme de qualité, cette femme d’exception. Elle est lucide, courageuse, généreuse. Elle avait eu, dans ses activités de résistance, « jusqu’à d’importantes responsabilités militaires (elle, une femme, en ce temps : c’était un homme […]). » (p.122)

On sait que c’est sa question depuis sa jeunesse : comment devenir un homme ? Il n’a pas eu de point d’appui du côté de ses parents, ni du côté de sa mère qui l’utilisait comme objet de jouissance, ni du côté de son père qui ne lui a jamais parlé, qui était autoritaire, qui avait « toujours le dernier mot », qui était « trop fort ». Il dit de lui-même qu’il n’est pas un homme. Il a peur de se battre, il a peur d’être blessé, peur que son corps ne soit entamé par une bagarre avec un  homme. Ce qui est forclos du symbolique, la castration symbolique, revient dans le réel, ici la crainte de l’entame réelle dans le corps.

Avec Hélène, avec cette femme qui a fait de la résistance, c’est-à-dire, dit-il, une femme qui est un « homme », il sent qu’elle le fait homme. Ce qui est troué au niveau du symbolique est traité par la relation imaginaire : elle le fait homme.  « Et voilà que tout d’un coup, grâce à elle, non seulement je devenais l’égal de tous ces combattants qu’elle avait connus, mais voilà aussi que j’étais, de très loin, infiniment supérieur à tous ces pauvres normaliens. » (p.123) Par elle, il devient un homme, mieux que les autres normaliens.

Althusser souligne la fonction fondamentale d’Hélène dans sa construction subjective, virile : « Elle m’aimait comme une mère […] et en même temps comme un père […], puisqu’elle m’initiait tout simplement au monde réel [comme son grand-père], ce monde infini dans lequel je n’avais jamais pu entrer (sauf et encore par effraction, sauf en captivité), elle m’initiait aussi […] à mon rôle et à ma virilité d’homme : elle m’aimait comme une femme un homme ! » (p.124)

Je passe ses relations avec Claire. Je passe aussi ses relations avec Franca.

Je passe aussi sur son rapport à la philosophie, et sur son engagement au Parti communiste, et notamment sur cet amour fraternel que ce soit dans le christianisme ou dans le communisme.

J’en viens maintenant au dernier chapitre. C’est un chapitre fondamental.

Ce chapitre commence par une opération chirurgicale sur le corps, opération qui a été remise par trois fois. Ce chapitre s’achève par le meurtre d’Hélène. Son analyste René Diatkine voulait le faire hospitaliser quelques jours avant le drame. Il faut savoir que c’est Hélène qui a demandé de postposer l’hospitalisation, de la reporter du vendredi au mardi suivant. Ils ne répondaient plus au téléphone depuis 15 jours, n’ouvraient plus la porte aux visiteurs. Et il l’étrangle le dimanche.

Que s’est-il passé ? On ne peut que formuler des hypothèses.

D’abord, qu’en est-il du statut de cette opération ? : c’est une opération chirurgicale sur le corps même de Louis Althusser. Or, il faut savoir qu’il a une peur panique d’être touché au corps. Et ici, son corps est entamé, est coupé.

Ensuite, Hélène le traite de « monstre » lors de son retour d’hospitalisation, elle veut le quitter à ce moment-là, veut se suicider, et finalement, lui demande de la tuer. Que s’est-il passé ?

Laissons là l’énigme de son passage à acte.

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