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Marc Fumaroli, La République des Lettres. Gallimard, 2015.

J’ai tiré un fil de ma lecture du livre de Marc Fumaroli : La République des Lettres.

1°/ Introduction.

Marc Fumaroli, dans ce livre qui regroupe en fait une série  de résumés de cours, de compte rendus, de conférences, fait souvent référence à plusieurs livres qui l’ont fortement marqué. Il en mentionne spécialement deux : d’une part, le livre de René Pintard, Le libertinage érudit (1942) ; d’autre part, le livre de Paul Hazard, La crise de la conscience européenne (1935).

Ils portent tous deux sur la République des lettres. Cependant, ils se focalisent sur une période assez courte. Le premier se consacre à la République des lettres autour du Président du Parlement du Thou et des frères Dupuy, dans la première moitié du XVII ème siècle ; le deuxième, cerne la crise de la conscience européenne à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIII ème siècle, de 1690 à 1715.

Marc Fumaroli s’intéresse à  la République des lettres à travers les siècles, depuis la Renaissance italienne, avec Pétrarque, jusqu’à la fin du XVIII ème siècle, avec son plus grand représentant, Voltaire.

Citons quelques noms propres et quelques villes européennes.

— Pétrarque au XIVe siècle, à Padoue,

— Alde Manuce, fin du XVe et début du XVIe siècle à Venise,

— Érasme toujours au début du XVIe siècle à Bâle.

Puis, du fait des guerres de religion, l’Esprit de lettres migre en différents endroits, en Hollande avec Scaliger, au Brabant avec Juste Lipse, et à Venise avec Pinelli. Il faut attendre la fin des guerres de religion, et la publication de l’Edit de Nantes en 1598, pour qu’il y ait une sorte de stabilisation de cet Esprit de lettres et de cette République des lettres en un endroit : la France, à Paris, autour d’abord du président du Parlement, Jacques Auguste de Thou. Ce dernier acquiert, rassemble, constitue une énorme bibliothèque encyclopédique qu’il lègue à sa mort aux frères Dupuy. Et le « Cabinet » des frères Dupuy organise  quotidiennement alors à partir des années 1617 des rencontres, où se retrouvent les grands lettrés de l’époque : Mersenne, Gassendi, et surtout Peiresc.

Avec Peiresc, nous avons affaire à un fin lettré, qui connaît le grec et le latin, qui a accès au « grand patrimoine littéraire », au « bien commun » de l’Antiquité, mais qui a aussi voyagé à travers toute l’Europe, et qui a rencontré de nombreux  scientifiques,  notamment Galilée. C’est dire que Peiresc concentre en lui les deux styles de rapport à la lettre, l’un du côté des bonae litterae, des « bonnes lettres », voire des « belles-lettres », pulchrae litterae ; l’autre, du côté des lettres mathématiques, des lettres détachées, qui n’ont aucun sens par elles-mêmes. Miller met l’accent là-dessus dans son intervention « Perpétuer la nymphe ». Fumaroli accentue Peiresc, Miller accentue Mersenne, qui fondera en 1634 l’Académie de Paris, l’Academia Parisiensis.

C’est dire que s’il y a une société ou un groupe de lettrés à suivre, c’est le Cabinet des frères Dupuy, qui accueille en son sein les deux styles de lettrés : ces lettrés connaissent les lettres classiques et tout à la fois s’intéressent à l’avènement des sciences.

2°/ Le Mystère dans les lettres.

Si nous nous intéressons au désir de Marc Fumaroli, à son énonciation, au dire profond qui l’anime, il y a à suivre non seulement la constitution de cette « institution » qu’est la République des lettres, mais aussi le déplacement de l’Esprit des lettrés à travers l’Europe.

La République des lettres naît avec Pétrarque, se déplace à Venise avec Alde Manuce, file au nord de l’Europe avec Érasme, puis (du fait des religions) se diffracte en différents pôles, et grâce à l’Edit de Nantes (qui met fin aux guerres de religion) va s’installer à Paris chez le président J. A. de Thou, puis chez les frères Dupuy, puis un peu plus tard, à la fin du XVIIe siècle autour de Pierre Bayle, puis au XVIIIe siècle autour de Voltaire, Diderot, d’Alembert.

De sorte que l’on voit apparaître sous le syntagme de « République des lettres », une autre préoccupation de Marc Fumaroli : l’Esprit, le pouvoir de l’Esprit, le pouvoir spirituel et, associé à ce pouvoir spirituel, la « politique de l’esprit ». Marc Fumroli parle même de « captation » de l’esprit par un certain nombre de lettrés.

Marc Fumaroli s’intéresse certes à la constitution de cette « institution », mais au-delà de cette institution de la République des lettres, son intérêt porte sur le « pouvoir de l’esprit », sur la « politique de l’esprit ».

Toutefois, je remarque qu’il y a un autre terme qui apparaît quelquefois dans ces textes. Ce terme, c’est le terme de « Mystique », voire le terme de « Corps mystique » des savants, de « Corps mystique » des lettrés. Ou encore, et là Fumaroli fait référence à Mallarmé, au « Mystère dans les lettres », mystère qui distingue les lettrés des non lettrés, des ignorants, des barbares.

Soyons donc attentifs à ce Marc Fumaroli-là, que le « mystère » des lettres met en appétit. J’utilise ce terme d’appétit car lui-même à propos de ces lettrés, de leur pratique contemplative, de leur suave conversation, parle de meditatio et de gustatio, parle de « fruits délicieux », de miel produit par cette ruche de lettrés, etc.

3°/ L’institution de la République des lettres, sa définition, sa mission.

De quand date l’expression : la « République des Lettres » ? La Respublica litteraria ?

Elle se trouve dans une lettre de Francesco Barbaro de 1417 envoyée à Poggio Bracciolini. Pogge énumère ses découvertes d’auteurs latins lors de ses campagnes dans des bibliothèques, dans des monastères, d’où il ramène plein de trésors de l’antiquité gréco-latine.

Ici, il nous faut connaître l’arrière-fond historique de crise théologique pour comprendre l’importance et saisir la fonction de cette République des lettres dans le traitement de cette crise religieuse puis politique. Pour reprendre les termes d’Alexandre Koyré, le monde clos s’effondre, advient un univers infini.

Marc Fumaroli souligne le fait que la République des lettres, la Respublica litteraria, émerge sur fond de crise symbolique au sein même de la république chrétienne, Respublica christiana. Et du coup, cette République des Lettres naît comme un traitement de cette crise, et se développe comme un nouveau pouvoir spirituel.

Les pages 122 et suivantes de ce chapitre 4 sont fondamentales.

« Les restaurateurs des bonnes lettres, diplomates ou secrétaires qui ont suivi l’anti-pape Jean XXIII peuvent croire à une parfaite coïncidence de leur civisme savant et de leur civisme chrétien. Mais la révocation par le concile des trois anti-papes, dont Jean XXIII, laissa des loisirs à la suite de l’ex-pontife romain, et au Pogge. » Pogge aussitôt a le temps d’explorer les bibliothèques de Suisse alémanique et d’annoncer ses découvertes à ses amis florentins.

La thèse de Fumaroli est de poser que la Respublica litteraria vient comme en variation et en superposition à la Respublica christiana. Elle n’est ni politique, ni religieuse ; elle est spirituelle, elle est lettrée. Elle n’est ni Cité terrestre ni Cité de Dieu ; ni État ni Église.

Pétrarque opère une synthèse des deux : c’est une société unie par l’amour des mêmes biens, par le droit, par l’intérêt communs. Et aux étages de l’Eglise chrétienne augustinienne et de l’État Romain cicéronien, Pétrarque ajoute l’étage de la république des lettres.

Et l’on découvre autour de ces pages 122 et suivantes des expressions très intéressantes où Fumaroli parle du « corps mystique » et du « mystère dans les lettres » : « Il faudra que la république des Lettres s’étende au nord de l’Europe, se remplisse de gallicans, de réformés au XVIe et au XVIIe siècle, de maçons au XVIIIe siècle pour que se distende l’appartenance originelle de cette aristocratie de lettrés à l’Eglise romaine, sans toutefois que jamais ne disparaisse l’idée de savants constitués en corps mystique et travaillant ensemble à un bien commun dont la signification est universelle. »

Cette expression de « corps mystique » de lettrés laïcs est à référer au corps mystique des saints qui s’entretiennent entre eux dans une société céleste. Et là, je me demande s’il n’y a pas chez Marc Fumaroli un désir profond de sainteté, de saint lettré qui converse par delà les siècles — là, il y a un plaisir à feuilleter ses autres livres, notamment sa Diplomatie de l’Esprit —, avec Platon, avec Cicéron, avec Quintilien, avec saint Augustin, avec Pétrarque (1304-1374), avec Boccace (1313-1375) avec Alde Manuce (1449-1515), avec Érasme (1469-1536), avec Montaigne (1533-1592), avec François de Sales (1567-1622), avec Blaise Pascal, avec le cardinal de Retz (1613-1679), avec La Fontaine (1621-1695), avec Voltaire (1694-1778), etc. Fumaroli nous donne aussi le goût de lire la correspondance et les Mémoires de Madamoiselle de Montpensier, de Madame de Motteville et Anne d’Autriche, de la duchesse de Mazarin, de Madame de La Fayette, de Madame du Deffand, etc. On mesure ici  l’étendue de sa Compagnie mystique. Je me suis arrêté ici au XVIIIe siècle. Mais après, il y aura Chateaubriand (1768-1848), Mallarmé, Rimbaud, Huysmans, Paul Valéry, et surtout Jean Paulhan, qu’il mentionne dans sa conférence de présentation de son livre à Barcelone, livre traduit en espagnol avant même sa publication aux éditions Gallimard.

Autre passage capital : « Il y a dans la connaissance des lettres, et de l’univers des livres, un mystère qui sépare aussi sûrement l’homme antique, médiéval, humaniste, de ses semblables illettrés, que chez Mallarmé le ‘mystère dans les lettres’ connu des seuls poètes de l’ignorance philistine des bourgeois et des journalistes, tout lettrés qu’ils s’imaginent. »

Là est le désir de Marc Fumaroli. Le trou mystique comme principe de séparation et d’élévation.

Cette République des lettres, dans l’Italie du XVe siècle, ne divorce pas de la république chrétienne. Les gens lettrés veulent une chose : la renovatio, la restitutio, la rénovation de l’Antiquité, l’imitatio, l’imitation des Anciens à l’intérieur même de l’Eglise romaine. Ils aspirent à son unité, troublée par le grand schisme.

Soulignons quelques mots. — 1°/ Cette République des lettres reste à l’intérieur de la Respublica christiana. C’est un trait essentiel que souligne Fumaroli et qui fait que Descartes et les Cartésiens qui font sécession ne l’intéressent pas. — 2°/ Imitatio. Marc Fumaroli parle souvent de l’imitatio des Anciens, et aussi de l’imitatio Dei, mais jamais de l’imitation de Jesus Christ, terme qui transparaît par contraste, fort présent chez le mystique Érasme.

Ces lettrés veulent nouer la culture païenne antique avec la culture chrétienne médiévale. Ils se veulent érudits, ce qui les distingue des rudes. Ils veulent accéder à l’humanitas, ce qui les distingue des bêtes.

Ce sont des clercs lettrés, sans vœux, sans ces vœux de pauvreté matérielle, de chasteté sexuelle, d’obéissance au pape et aux dogmes des l’Eglise. Ils occupent leur temps libre, l’otium, à l’étude : « L’oisiveté est entièrement consacrée à une connaissance contemplative des lois immuables qui préside à l’ordre divin du monde. »

Le retour à l’Antique est surtout un retour à la période pré-scolastique. Car le style scolastique des questiones disputatae est rejeté au profit du dialogue tolérant et de la douce conversation.

« C’est la revanche de saint Bernard sur Abélard, c’est-à-dire la revanche des lettres comme meditatio et gustatio en vue de Dieu, sur les exercices logiques. »

4°/ Institution et mission de cette République des Lettres.

Comment se constitue cette République des Lettres, comment migre-t-elle et quelles missions se donne-t-elle ? Il nous faudra préciser chacune de ces réponses en fonction du groupe et de l’époque.

Chez Alde Manuce

Chez Érasme (début de la Réforme et de la fracture de l’Europe)

Chez les frères Dupuy (nouage des lettres et des sciences)

Chez Descartes, où nous assistons à la Décadence du latin, au mépris de l’autorité des Anciens, et du coup à une modification fondamentale de cette République des Lettres au XVIIe siècle.

Pétrarque, Alde Manuce.

Pétrarque et Alde Manuce. Quelles sont leurs grandes références littéraires ? C’est Quintilien, L’institution oratoire, c’est Cicéron, L’orateur, la République, c’est Sénèque, Lettres à Lucilius, c’est saint-Augustin, La doctrine chrétienne, La Cité de Dieu.

Après la découverte et le rassemblement de tous ces livres et manuscrits qu’ils ont été pêchés dans les différentes bibliothèques d’Europe, ces humanistes vont effectuer un travail de correction, de traduction, d’annotation, d’édition et de diffusion.

Pétrarque puis Alde Manuce se donnent comme mission de reconstituer le fonds antique, de restaurer l’unité européenne après les dégâts que lui ont infligé les barbares, de la garantir contre une nouvelle destruction. Et grâce à l’imprimerie, et au développement des bibliothèques, de redécouvrir, de recopier, de publier les chefs d’œuvre de la littérature antique.

Quelle est donc leur mission politique fondamentale, qu’ils endossent par les Lettres ? Ils veulent civiliser l’Europe chrétienne par l’étude de la science, de la sagesse, et des arts des Anciens. C’est la restauratio, la renovatio litterarum et artium Ils recourent à la Paideia des Grecs et à l’Institutio des Romains. Ils mettent l’accent sur l’éducation humaniste. Comment ? Par les libri mais aussi le sermo et l’epistola. L’éducation passe par la conversation, urbaine, polie, etc.

« Alde Manuce confère à l’otium litteratum de la République des Lettres un caractère public comparable aux pouvoirs civils, qui érige en communauté de jugement dans une anticipation lointaine mais directe de la république des lettres du XVIIIe siècle. » Déjà là se définit d’une certaine façon la fonction politique de cette République des lettres.

« La politia litteraria, « société des esprits dans la société politique », « province pédagogique et érudite » transcendant les régimes politiques et travaillant de l’intérieur, a son site propre dans l’éducation permanente de l’urbana conversatio, que la bibliothèque élargit aux interlocuteurs du plus lointain passé, rendus à la présence vivante par la philologie. Elle a sa finalité propre dans la transformation (cultura), le polissage (expolitio) de l’homme « politique » en homme « d’esprit » (elegantia). » p.40

« Dans une supplique au pape Léon X, 1513, Alde met en parallèle la vocation politique et religieuse du nouveau pape avec son zèle pour les bonnes lettres. Le pouvoir sacerdotal du pape de la Respublica christiana apparaît complémentaire du ministère, lui aussi spirituel quoique distinct, de ce prince de la Respublica litteraria que veut être Alde. Les deux autorités concourent à une même fin : l’unité et la paix de l’Europe. » (p.44)

Érasme.

Avec Érasme, la République des lettres file au Nord, s’éloigne de Rome, avec cette conséquence que l’examen est plus libre, que l’esprit est plus critique, tout en demeurant au sein même de l’Eglise romaine. La langue de ces lettrés — qui transcende les différentes sensibilités religieuses et les différentes nations — reste le latin.

Fumaroli n’a pas un mot sur Luther, pas un mot non plus sur le contenu des Œuvres d’Érasme. Ce qui intéresse Fumaroli, c’est la Correspondance d’Érasme, c’est le réseau de lettrés qui collaborent ensemble, c’est surtout l’affectio societatis, l’amitié qui les lie entre eux. Érasme, en 1511, publie son Eloge de la folie. En 1516, il traduit et annote les nouveau testament, le novum instrumentum. Par là, il ose corriger la Vulgate de saint Jérôme. Et en 1517, c’est le furieux Luther qui écrit ses 95 thèses. Et pan, l’Europe se déchire religieusement. C’est l’amorce de la Réforme protestante. Fumaroli ne commente aucun de ces textes qui vont mettre l’Europe à feu et à sang. Il ne commente aucun texte religieux, ne commente aucun texte politique.

« Les correspondants d’Érasme le désignent lui-même comme le seul chef, le princeps d’une civitas litteraria qui non seulement a son ordre propre, mais sa mission spirituelle autonome. Érasme semble accepter de jouer ce rôle de « pape littéraire », admonestant les Etats laïcs, flagellant la Rome pontificale, polémiquant avec Luther, siégeant « au plafond » d’un « parlement » européen violemment divisé, qui ne sait régler ses querelles que par les armes ou par des disputes théologiques. Il se veut dépositaire d’un pouvoir plus désarmé, mais plus authentique parce que plus rassembleur que les autres. » (p.45)

Quelles sont les conditions d’admission à cette République ? Comment entrer dans ce cercle ? Il faut unir les bonnes lettres aux bonne mœurs, avoir une conversation douce, avoir un sens civique zélé pour les lettres.

« Dans sa correspondance, Érasme précise aussi les conditions d’admission dans sa République des Lettres : il faut « unir les bonnes lettres aux bonnes moeurs, avoir une culture érudite en grec et en latin (utraque lingua doctus) , avoir une conversation douce et brillante » et surtout avoir « un sens civique hautement développé et zélé envers le bien commun : les lettres ». (p.47) La République des lettres, croisade pour la paix est aussi une armée qui doit combattre de redoutables et nombreux ennemis acharnés et qui a ses généraux et ses soldats (militia) […] Érasme parle de citoyens en armes pour désigner ses troupes. » (p.47)

Diffraction.

Que se passe-t-il, donc, après Érasme ? Ce sont les guerres de religion. L’Esprit et la République des lettres se diffracte, et il faudra attendre la fin des guerres de religion, pour que le centre de la République des lettres qui était italien au XIV et XVe siecle, nordique au XVI e siècle, devienne, grâce à l’Edit de Nantes et à la paix retrouvée, français au XVIIe et au XVIIIe siècle.

La Monarchie française, société à « ordres ».

La République française, société entre paris.

Fumaroli s’étonne de ce que dans une nation à ordre — comme l’est la France monarchique d’Ancien Régime, où domine une rigide et stricte séparation entre ces ordres, clergé, la noblesse, la roture —, cette hiérarchisation s’assouplisse et se « démocratise » à partir du moment où ces lettrés, cooptés entre eux sur base de la qualité de leur érudition, font partie de cette société de lettrés, et là, y sont entre égaux, entre pairs.

Après la bibliothèque de Jacques Auguste du Thou, les frères Dupuy crée leur Cabinet. Là, se réunissent chaque jour les grands lettrés et de grands scientifiques. Pourquoi Fumaroli parle tant de Peiresc, alors que Miller parle de Mersenne et de son académie de Paris, Academia Parisiensis, fondée peu après en 1634 ? je constate que l’un et l’autre ne sont pas du même côté de la fracture. Il y a les lettres des Belles-Lettres, et il y a les lettres scientifiques, un usage inédit des lettres dans le discours scientifique, qui se sectionne des Belles-lettres et de tout l’humanisme.

Peiresc : « La philologie générale [je souligne] telle que la conçoit Peiresc s’applique autant au grand livre de la nature qu’au livre de l’histoire et des langues humaines. Elle est du coté de Gassendi et de Galilée, raccordée aux recherches le plus neuves de l’époque. Mais elle reste fidèle à l’esprit de la philologie des humanistes, ses fins sont contemplatives, elle ne vise pas à rendre l’homme « maître et possesseur de la nature » [bref, elle ne suit pas la nouvelle orientation de Descartes]. […] Cette philologie générale est avant tout un hommage persévérant, quasi rédempteur, rendu au sublime génie divin qui a créé le monde et l’homme, un acte continu de loyale conformité de l’esprit humain humain avec son créateur. Elle relève de l’ingenium, que Pascal nommera plus tard « l’esprit de finesse ».Elle est inséparable d’une spiritualité et d’une sagesse civile »(p.87)

On pourrait dire, en reprenant les termes d’Alexandre Koyré, que le monde des humanistes est un monde clos, un monde d’avant l’univers infini que lui fait découvrir la science. Et du coup, nous assistons à une nouvelle définition de la mission de cette République des Lettres d’après l’avènement des sciences, d’après l’usage inédit des petites lettres, et à nouvelle cooptation de ces lettrés.

On constate donc qu’au fil du temps, Marc Fumaroli nous précise que la République des lettres n’est pas une, que sa mission change à chaque fois, et que ses critères de cooptation se modifient dans le même mouvement.

Et donc, après Jacques Auguste de Thou, après Peiresc, et après les frères Dupuy, que se passe-t-il ? D’abord la naissance d’un cercle de lettrés plus scientifiques. Car Mersenne (personnage peu sympathique car il est prêt à envoyer les mécréants, les libertins érudits au bûcher ! Par là, il ne mérite pas de faire partie de la Compagnie mystique de Fumaroli), juste après avoir appartenu au Cabinet des frères Dupuy, Mersenne créé en 1634 sa propre Academia Parisiensis, échange lui aussi une énorme correspondance avec Galilée, Hobbes, Descartes.

Or que se passe-t-il avec Descartes ? Deux choses capitales qui font que Descartes non plus ne fera pas partie de la Compagnie mystique de Fumaroli : la première Ô sacrilège, c’est que Descartes en vient à mépriser le patrimoine européen des lettres classiques, et la seconde, il écrit dans sa propre langue : le français. On assiste alors au déclin du latin comme langue de lettrés qui veulent la paix et l’unité de l’Europe.

Avec Bacon en 1620 et Descartes en 1637, nous assistons à un changement de décor. « Cette « nouvelle science » veut se passer des autorités antiques, comme elle peut se passer de la langue latine. Elle trouve son propre langage dans les symboles mathématiques. Délivrée du poids de la philologie et de l’érudition humanistes, elle va attirer la sympathie des « mondains », nouveaux « lettrés » qui lisent les classiques antiques dans les traductions d’Amyot et qui connaissent la philosophie antique grâce aux Essais de Montaigne. […] Cette chute du latin humaniste en France sous Louis XIV entraîna avec elle une métamorphose de la République des Lettres. Une République française des Lettres, celle des Lumières, commence avec des citoyens beaucoup plus nombreux, à remplacer celle de la Renaissance, dont les origines remontaient à Pétrarque. » (P.64-65)

« Avec le déclin du latin, déclina aussi le présupposé essentiel de l’humanisme de la Renaissance, l’Antiquité comme référence à la vérité et comme topique de la recherche savante. Le mépris de l’érudition et de l’autorité des Anciens qu’ont fait prévaloir un Francis Bacon et après lui un Descartes s’est imposé au fur et à mesure que déclinait la prééminence du latin savant et que croissait l’usage des langues modernes. […] Heureusement, dans cette lente « crise de la conscient européenne » [titre du livre de 1935 de Paul Hazard], de grands esprits à la fois conservateurs et modernes assurèrent une certaine continuité et sauvegardèrent comme dans une arche de Noé, l’essentiel de l’humanisme des siècles précédents. » (p.66)

Et avec le protestant Pierre Bayle ou l’anti-religieux Voltaire, on ne parlera plus que français.

Caractéristique générale de cette République des lettres.

Caractéristique générale de cette République des lettres : Elle n’est liée ni à un pouvoir religieux (sacerdotium), ni à un pouvoir politique ou militaire (imperium sive regnum), ni à un pouvoir universitaire. C’est un pouvoir spirituel indépendant, libre, critique, au flanc de l’Europe. C’est la liberté de pensée et la liberté d’expression, entre pairs.

« Vaste cité invisible et inébranlable dont le lien civique était alimenté par l’amour intransigeant de la vérité mais tempéré par l’amitié, par le respect du savoir et du talent. »

« Une telle instance critique transnationale est encore plus souhaitable au siècle de Facebook qu’elle le fut au siècle de l’invention du livre. »

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